Portal en ouverture, Mingus Jr en clôture : pouvait-on rêver meilleurs guides pour un festival de jazz ? Le public de la 43e édition de Rhino Jazz, disséminé entre Saint-Etienne et plusieurs communes voisines, a flotté pendant trois semaines sur des petits nuages bleus. D’entrée, ce fut un concert-festival à lui seul, autour de Michel Portal. A l’image de Bob Dylan, octogénaire lui aussi, de cinq ans son cadet, Michel Portal mène depuis près de trois quarts de siècle une vie de musicien errant (il a commencé la musique à 12 ans et en porte fièrement 85 aujourd’hui). Il compose et joue comme il respire. Et ne s’arrête jamais. Touche à tout génial, austère et lunaire, Michel Portal prend autant de plaisir à jouer de sa clarinette dans les fanfares municipales de son pays basque natal qu’à se lancer dans des improvisations libres et périlleuses ou à enregistrer Mozart, Brahms et Boulez pour le prestigieux label Harmonia Mundi. Sans oublier ses expériences aux côtés de Nougaro, Gainsbourg et Barbara (lire le formidable entretien qu’il a accordé à Stefane Ollivier dans le numéro de Jazz Magazine de Juillet 2021). Dans un pays qui a la sale manie d’enfermer ses artistes dans des cases et de leur coller des étiquettes ad vitam aeternam, Michel Portal a eu le don de se jouer des réducteurs de tête de la culture.

C’est ainsi qu’il est apparu sur la scène de l’Opéra de Saint-Etienne, samedi 9 octobre 2021, en ouverture de Rhino Jazz : joyeux comme un enfant, précis comme un orfèvre, envoûté comme un sorcier vaudou. Entouré de quatre comparses, il a interprété le répertoire de son dernier album MP85 (Label Bleu). Un des nombreux talents de Portal est d’avoir constamment trouvé de nouveaux musiciens d’aventure, avec l’aide de têtes chercheuses (François Moutin, Bojan Z…). Et d’être arrivé à les embarquer dans ses chemins de traverse accidentés, où la rigueur et l’effort accouchent de mille folies. Pour MP85, la découverte sensationnelle est un batteur belge trentenaire au visage adolescent, Lander Gyselinck. Dans le savant équilibre des compositions de ce quintet haut de gamme, emmené par deux cuivres puissants et le jeu percussif du pianiste Bojan Z, il fallait arriver à se faire une place, sans trop forcer sur la testostérone. Lander Gyselinck donne l’impulsion nécessaire à ces morceaux dont beaucoup sont entraînants comme des danses et enlevés comme des fanfares, tout en ayant le frappé léger, faisant à peine vibrer les déboulés de toms et les tintements de cymbales. Il faut aussi le voir jouer – mais sans doute pas le montrer en école de batterie, où l’on apprend à rester stoïque et droit derrière les fûts. Lander Gyselinck remue sans cesse son grand corps dégingandé qui semble trop grand et trop souple pour tout cet attirail métallique; il bascule à droite et à gauche, se tord, se penche, grimace comme si les notes l’animaient à la manière d’une marionnette de caoutchouc. On pourrait remercier Michel Portal uniquement pour son art de découvreur de génies.

Autre sensation, qui a été réservée aux seuls spectateurs de cette soirée stéphanoise, le tromboniste Robinson Khoury. Ce n’est pas lui qui accompagne habituellement les quatre autres musiciens, mais le tromboniste belge Nils Wogram. Sa prestation, sans aucune répétition ainsi que l’a souligné Bojan Z en un hommage chaleureux, a été exceptionnelle. Car la place du tromboniste dans cet ensemble est particulière, au plus près de Michel Portal, formant avec lui un duo dans le quintet, ce qui demande non seulement de suivre le maître sans un accroc mais aussi de savoir tantôt le précéder, le surprendre, l’appuyer. Du haut de ses vingt-cinq ans, Robinson Khoury a livré avec cet instrument trop sous-estimé une performance de très grande classe. Son duo avec Michel Portal sur le morceau Arménia, dans lequel il a fait gémir son trombone à vous arracher les tripes, a été un moment inoubliable, entre autres morceaux bravoure. Il fallait, pour tenir cet ensemble, aux côtés du maître et de ces deux jeunes démons, toute l’expérience et la maestria du pianiste Bojan Z et du contrebassiste Bruno Chevillon, artistes incontournables de la scène européenne depuis une trentaine d’années.

C’est un autre vent fou qui a balayé Saint-Etienne dans les derniers jours du festival, une tempête passée par les terres d’Afrique et d’Amérique. Vendredi 22 octobre, Eric Mingus, fils de Charles, a électrisé la scène de la Grande Usine Créative. De son père, il a la silhouette, la ferveur et l’amour du blues. C’est à cette source qu’il puise ses créations, armé de sa guitare électrique et de sa voix. Resté sur scène une mi-temps à peine, il a eu le temps de marquer les corps et les esprits présents. Eric Mingus, c’est une voix de stentor à faire s’ébouler les crassiers. Son modèle et grand inspirateur est le chanteur afro-américain Paul Robeson, dont on retrouve des échos de sa puissante voix de basse. Eric Mingus a chanté son premier spiritual a cappella en faisant le tour du public présent, figé sur place par la surprise et l’émotion. Surprise qui n’a pas cessé, lorsqu’il a alterné et parfois mêlé ses chants blues et spirituals avec des riffs de guitare saturée, suivis d’incantations semblant venues de monastères népalais et de psaumes et poèmes auxquels sa voix caverneuse a donné une incroyable puissance. A la manière aussi tonitruante, libre et inventive que son père, Eric Mingus poursuit la même quête des origines, dans les champs inépuisables de l’immense et magnifique mémoire afro-américaine.

Encadré par ces deux concerts majestueux, le festival a vibré pendant trois semaines d’une diversité et d’une fièvre créatrice réjouissantes, symbolisées par le lieu même où a chanté et joué Eric Mingus, la Grande Usine Créative. Là, pendant toute la durée du festival, le peintre Robert Combas a exposé une sélection de ses toiles colorées et fantastiques, dont une a été réalisée spécialement pour Rhino Jazz, tandis que le saxophoniste Lionel Martin (qui a produit le dernier album d’Eric Mingus) habitait à demeure, dans un cabanon en bois construit pour l’occasion, et a joué sur place avec une pléiade d’artistes de passage. Une chose est sûre : avec cette folle édition du Rhino Jazz, la création s’est définitivement déconfinée à Saint-Etienne.