Par Christophe DONNET,

Professeur des Universités, membre de l’Institut Universitaire de France, ancien directeur de l’Ecole Doctorale Sciences Ingénierie Santé, fondateur et ancien directeur du LABEX MANUTECH-SISE

Une raison relevant d’une dimension humaine

aujourd’hui, conduire une réforme de cette envergure impose de pouvoir compter sur les femmes et les hommes qui constituent la communauté. La dimension humaine est première. On peut toujours forcer une communauté à obéir à un ordre hiérarchique, mais c’est garantir de façon certaine que la communauté ne suivra pas, faute d’adhésion partagée et de sens. Cette posture est un échec, et avant tout un échec humain inacceptable, déjà traduit en particulier par le vote du CaC de l’UJM le 16 octobre, et par la publication de l’enquête conduite au sein des étudiants et des personnels de l’ENS Lyon :

  • Le Conseil Académique plénier a rejeté à 82% le projet des statuts (60 contres, 11 pour, 2 abstentions).
  • À la question « Souhaitez-vous que les membres du CA de l’ENS Lyon approuvent les statuts de l’Unviersité-Cible ? », 95% des étudiants ENS Lyon disent non, 88% des personnels ingénieurs, techniciens et administratifs de l’ENS Lyon disent non, et 86% des chercheurs et enseignants-chercheurs de l’ENS disent non.

Ces résultats démontrent que nos communautés universitaires sont opposées au projet de fusion, tel que présenté, à un niveau compris entre 82% et 95%. Il est impossible de nos jours de mettre en place une telle réforme avec autant de rejet. Jamais la notion de développement universitaire, dans toutes ses dimensions, n’a eu autant besoin qu’aujourd’hui d’un cap ambitieux et partagé par le plus grand nombre. Le projet de fusion, c’est exactement l’inverse.

Les administrateurs sont appelés solennellement à tenir compte de cette réalité.

Une raison relevant de la stratégie académique

L’UJM peut être lue à travers le prisme de trois réalités imbriquées les unes dans les autres : territoire, subsidiarité et pluridisciplinarité.

Le territoire : nous ne pouvons pas accepter que Saint-Étienne soit sacrifiée comme exception française dans la structuration des IDEX, à supposer que la fusion conduise à l’IDEX, ce qui est loin d’être acquis au plus haut sommet de l’État. Aucune IDEX en France n’a été construite en faisant disparaître un établissement de plein exercice tel que l’UJM sur un territoire particulier comme le bassin ligérien, en l’émiettant en plusieurs morceaux. Un document sur le site du collectif le démontre. Il indique comment les 9 sites IDEX se sont structurés, sur la base de l’ordonnance de 2018 qui donne plusieurs possibilités, dont la coordination territoriale et l’association.

Affirmer que la fusion est l’unique salut pour St-Etienne relève d’une contre-vérité. La France est en train de redécouvrir les territoires. Le modèle de la fusion est celui d’une autre époque, une époque révolue où l’hyper centralisation était de mise. Notre volonté est d’amplifier les coopérations avec Lyon, de travailler uni avec Lyon : c’est notre plan A, c’est le plan A. Nous considérons que la fusion telle que proposée, c’est le plan B. Travailler avec Lyon n’exige pas la fusion. L’union n’est pas la fusion. L’union différentie. L’union permet la différentiation et la complémentarité entre les membres, selon des dispositions prévues par le législateur et déjà en vigueur sur les 9 autres sites IDEX. De là découle la subsidiarité.

La subsidiarité : Nous ne pouvons pas accepter la négation du principe de subsidiarité dans un contexte où la nation cherche à se réconcilier avec la territorialité. La subsidiarité consiste à donner la responsabilité de ce qui peut être décidé et réalisé au plus petit niveau d’autorité compétent pour mener à bien un projet. Réduire la réalité du site universitaire de Saint-Étienne à un campus, sans prérogative décisionnelle, avec un directeur nommé par le président de l’Université et dont l’unique rôle sera de faire l’anamnèse du site stéphanois, signe le mépris que les concepteurs de ce projet de fusion affichent à l’égard des quelques 2000 personnels et 20000 étudiants de l’UJM.

La pluridisciplinarité : Nous ne pouvons pas accepter l’anéantissement de la pluridisciplinarité qui constitue l’ADN même de l’UJM, une dissolution qui émiettera ses compétences dans 8 silos que sont les Pôles de Formation et de Recherche (PFR) monodisciplinaires, au sein desquels, par mécanisme électoral, on ne pourra compter sur aucune représentation sûre pour St-Etienne (8% des effectifs).

Ceci alors même que les défis de toute formation contemporaine exigent de croiser les disciplines, que ce soit au lycée avec le nouveau Baccalauréat, jusqu’aux recherches académiques et technologiques de haut niveau international, comme les différents projets que nous portons actuellement. Avec la fusion, toute initiative pluri- et interdisciplinaire sera désormais étouffée dans l’œuf, et renverra les projets phares que nous avons construits jusqu’à ce jour, grâce à l’agilité de notre Université, au musée des antiquités universitaires ligériennes.

C’est une vérité côté enseignement : l’UJM a le 3ème rang national en matière de valeur ajoutée de la réussite des étudiants, avec un taux d’insertion professionnelle à Bac+3 et un taux d’attractivité en Master supérieur à la moyenne nationale, d’après le dernier rapport de la Cour des Comptes. Une récente étude nationale publiée par le Figaro Etudiants démontre que la notoriété d’un établissement n’arrive qu’en 5ème position comme critères de sélection par seulement 7% des étudiants, loin derrière la localisation de l’établissement, la qualité de ses enseignements et de ses équipes pédagogiques, les perspectives d’emploi et le taux de réussite aux diplômes.

C’est une vérité côté recherche au plus haut niveau international, avec de nombreux projets notamment ceux financés par le PIA depuis 2011 (LABEX, EQUIPEX, EUR). Ces projets ont été rendus possibles et validés grâce à la conjonction entre territoire, subsidiarité et pluridisciplinarité, des réalités piétinées dans le projet de fusion sous sa forme actuelle, inacceptable et incompréhensible dans le contexte qui est le nôtre aujourd’hui.

En conclusion…

Le plan B, c’est le projet de fusion déséquilibré et amputé de 8 membres sur les 12 principaux, tel que présenté aujourd’hui, avec toutes ses conséquences académiques désastreuses sur le long terme.

Le plan A, c’est une université de Lyon St-Etienne conforme à l’élan initial, avec les fonctions régaliennes d’une Université qui rassemble ses membres fondateurs : l’international, l’accréditation de certaines diplômes (doctorat), la valorisation de la recherche, le soutien aux grands programmes de formation et de recherche nationaux (dont l’IDEX !) et internationaux. C’est le seul plan compatible avec le principe de subsidiarité, qui tient compte de l’histoire, du territoire et des gènes de chacun des établissements.