Sensible aux marges, un peu foutraque, porté par une empathie teintée de condescendance, le nouveau documentaire de François Bégaudeau, « Autonomes », est un peu à l’image de son réalisateur. Le projet partait d’une idée précise aux échos très actuels : dans une société qui suscite des besoins et désirs de plus en plus nombreux, superficiels et complexes à éviter, comment arriver à s’émanciper pour redevenir maître de son destin ? Pour répondre à cette interrogation, François Bégaudeau a eu la bonne idée, quasi théâtrale, de se limiter à un lieu précis, un coin de Mayenne peu habité, et à une unité de temps assez resserrée – ou du moins qui apparaît comme telle.

Docu-fiction

Son documentaire aurait pu être une sorte de reportage amélioré, ce qui n’aurait pas été très ambitieux, certes, mais ce qui aurait sans doute évité de perdre le spectateur, partagé entre l’ennui (le film dure deux heures) et la duperie. Duperie de constater – en lisant des entretiens du réalisateur, si on ne l’a pas deviné avant – que le personnage qui sert de fil rouge au documentaire et qui se trouve être le plus radical et atypique, Camille, est joué par un comédien. Il est de pure fiction. François Bégaudeau en appelle à Avi Mograbi et à Jean Eustache pour justifier ce mélange des genres. La comparaison est osée, autant que l’hypothèse qu’il avance : «Ne peut-on pas estimer que ce qui semble fictionnellement crédible prouve quelque chose ? C’est mon acte de foi à moi : si le personnage fonctionne, alors son mode de vie est viable. »

Ennui devant la succession de récits d’expériences de néo-ruraux sur lesquelles beaucoup a déjà été dit et écrit, et qui n’apportent ici rien de très original. Si ce n’est que l’on découvre vite une certaine limite à leur désir d’autonomie : tous ont pu faire ce choix parce qu’ils ont été aidés financièrement à un moment ou à un autre. Telle, ancienne banquière, par le RSA qui la fait vivre, tels autres par des sommes importantes de départ – plusieurs dizaines de milliers d’euros – données par leur famille. Des entorses à leur volonté de vivre en harmonie totale avec la nature environnante affleurent quand on les voit utiliser voiture et tracteur. Et l’on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la cohérence des raisonnements et des choix quand tel couple inclut dans son nouveau mode de vie la décision d’avoir déscolarisé ses enfants. C’est bien ici qu’apparaît d’ailleurs tout l’intérêt de la réflexion initiée par François Bégaudeau : peut-on vraiment être autonome ? Si oui, de qui et/ou de quoi ? Si tous ces exemples démontrent une forte dépendance à l’État et à la famille, on aurait aimé que le documentaire approfondisse un peu plus ces questions.

Ruralité, magie et traditions

Les séquences consacrées à ces néo-ruraux sont ponctuées de scènes dont on ne comprend pas trop la pertinence de leur intégration au projet – d’autant qu’elles sont parfois très longues –, où l’on voit la ruralité basculer dans la magie, selon de très vieilles traditions : un sourcier en plein sondage dans un champ, un magnétiseur qui soigne animaux et humains. Si l’on comprend assez mal ce qui justifie ces scènes, il faut bien reconnaître qu’elles nous montrent les personnages sans doute les plus attachants du film : le sourcier qui n’hésite pas à rire de ses erreurs quand son pendule lui donne de fausses indications et le magnétiseur que l’on voit très impliqué dans son désir d’apaiser les douleurs. Le tout, dans un silence lui aussi porteur d’une certaine magie, de celles qui suspendent le temps et les discours.

Autonomes, de François Bégaudeau, 112 minutes, projeté mercredi 16 septembre en avant-première au cinéma le Méliès-St François, à Saint-Etienne, en présence du réalisateur. En salle le 30 septembre