Le livre Sodoma, de Frédéric Martel, dénonce l’hypocrisie de cardinaux catholiques homophobes qui seraient homosexuels. Il avance que l’homosexualité au Vatican est décisive pour comprendre les faits marquants de l’histoire récente de l’Église, de la théologie de la Libération à Vatican II.

« Sodoma » : le titre choc du livre de Frédéric Martel est aussi celui d’une opération éditoriale inédite. Les puissantes éditions Robert Laffont se sont associées à huit autres maisons internationales de premier ordre pour publier l’ouvrage simultanément dans vingt pays. Sorti fin février, il a fait la Une des médias de Rome à New York en passant par Londres, Madrid et Paris. Si le titre claque, le sujet accroche : l’auteur, essayiste et journaliste à France Culture, dénonce l’hypocrisie de l’Église catholique qui, d’un côté, condamne l’homosexualité, et de l’autre, la pratiquerait massivement à l’ombre des palais romains.

Pour preuve, il évoque les noms de puissants prélats et de papes. Et avance comme thèse que l’homosexualité serait une pratique majoritaire chez les cardinaux et qu’elle expliquerait des événements déterminants. « Sans cette grille de lecture, l’histoire récente du Vatican et de l’Église romaine reste opaque », écrit-il. Selon l’auteur, l’homosexualité des cardinaux permettrait de comprendre Vatican II (1), la guerre de Rome contre la théologie de la Libération (2), les scandales de la banque du Vatican, les affaires Vatileaks I et II, la démission de Benoît XVI, la fronde contre le pape François, etc. Du travail en perspective pour les historiens ! Et le cocktail d’un parfait polar : religion + sexe + pouvoir.

Comme un roman

Certains passages se lisent d’ailleurs comme un roman : quand l’auteur part en Argentine sur les traces du pape François, au Chili pour comprendre comment Angelo Sodano (qui serait homosexuel, selon les allusions et hypothèses du livre) s’est rapproché du dictateur chilien Pinochet ou en Colombie pour décrire le train de vie fastueux du cardinal Alfonso Lopez Trujillo, président du Conseil pontifical pour la famille sous Jean-Paul II, aujourd’hui décédé, dont il révèle l’homosexualité.

Le lecteur est également saisi par la description des appartements luxueux de cardinaux que Frédéric Martel rencontre : par exemple celui du Français Paul Poupard, qui le reçoit dans son immense bibliothèque à côté d’un portrait… de lui-même. Il lui explique qu’il a posé pendant deux ans pour qu’il soit le plus ressemblant possible. Apparaissent alors d’autres hypocrisies que celle liée au sexe : dans le rapport à l’argent, au pouvoir, au monde. Ces prélats catholiques sont visiblement coupés du reste de l’humanité.

L’auteur, dont on devine assez vite la sympathie qu’il éprouve pour le pape François, rejoint ce dernier dans sa dénonciation du cléricalisme. Ce qui pourrait expliquer l’accueil plutôt positif réservé à Sodoma dans la presse française, très favorable au pape actuel (3). Même parmi les médias catholiques. Quinze jours après sa parution, ni le Vatican ni les cardinaux cités (dont Mgr Barbarin ou Mgr Maupetit pour la France) n’avaient réagi.

Sources imprécises

Des critiques se font jour en revanche sur la méthode employée. Particulièrement dans les médias étrangers. « Beaucoup de sources sont imprécises », remarque l’éditorialiste du New York Times Frank Bruni. Dans le Guardian, Andrew Brown écrit : « le principal reproche que l’on peut faire à Frédéric Martel c’est qu’il ne peut pas prouver ce qu’il avance ». « Il affirme – sans produire de preuves ni de données statistiques solides – qu’au Vatican quatre prêtres sur cinq seraient homosexuels », constate de son côté la Stampa. Quant à Die Welt, il fait sien le scepticisme de l’éditorialiste du prestigieux magazine jésuite America, James Martin, connu pour sa contestation de la ligne homophobe de l’Église catholique : « Les investigations de Martel reposent sur « tant de rumeurs et d’allusions » qu’il est difficile de distinguer les faits des fictions, regrette le théologien jésuite. Martel utilise certains des pires stéréotypes, des formulations sarcastiques et péjoratives. »

S’il révèle l’homosexualité de cardinaux défunts, il procède en effet pour les autres et pour Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI à partir de rumeurs (le mot revient souvent), de témoignages anonymes et d’allusions. Il présente par exemple tel cardinal comme un amateur d’intellectuels et d’artistes homosexuels : Julien Green, Mauriac, Michel-Ange… Ce qui donne lieu à des formulations pour le moins étranges : « Paul VI était un « Michel-Ange addict », m’indique un évêque qui a travaillé avec le saint-père », « J’ai visité à plusieurs reprises l’aile moderne des Musées du Vatican. (…) J’y vois notamment deux artistes bien peu orthodoxes : Salvador Dali, peintre bisexuel (…) Et surtout Francis Bacon, artiste ouvertement gay ! » À propos de Benoît XVI : « Il est fou de musique allemande, de Bach à Beethoven en passant par l’homophile Haendel »… À cela s’ajoutent des allusions sur la façon de parler, les vêtements, le décor : rien n’est dit de façon explicite, mais le portrait est dressé. Et la défense de l’éditeur assurée – « un consortium d’une quinzaine d’avocats », précise Frédéric Martel en fin d’ouvrage, comme un avertissement à qui voudrait chercher querelle…

Le « code Maritain »

D’autres critiques viennent de spécialistes des très – trop ? – nombreux sujets abordés par l’auteur. Parmi ses thèses les plus étonnantes, il y a par exemple celle, qu’il présente comme centrale dans son ouvrage, qui concerne Jacques Maritain : « J’ai découvert peu à peu l’importance de ce codex, ce mot de passe complexe et secret, véritable clé de lecture de Sodoma. Le code Maritain ». Selon l’auteur, Jacques Maritain aurait eu trois « grandes préoccupations » : le Christ, St Thomas d’Aquin et « la question gay ». Cette dernière aurait même été l’une de ses « idées fixes ».

Pour résumer : Maritain, qui a eu une « amitié d’amour » avec un homme dans sa jeunesse, se serait marié et serait devenu un fervent catholique pour refouler son homosexualité. Et aurait ainsi influencé cardinaux et papes touchés par le même conflit intime. Pour les historiens Florian Michel et Michel Fourcade, spécialistes de Maritain, « erreurs factuelles, ignorance de la bibliographie, anachronismes conduisent ici l’auteur à des affirmations tantôt naïves, tantôt cocasses et réfutables. (…) il nous faut donc juger les pages de ce chapitre 7 pour ce qu’elles sont : toujours fragiles, parfois nulles. » (4)

Un autre chapitre est consacré, lui, à la France. Et particulièrement à la Manif pour tous, sujet a priori moins pointu que l’influence de Maritain dans l’Église catholique. Pourtant, il semble également receler des erreurs. « L’auteur explique que Mgr Barbarin « a peu fait parler de lui » avant sa participation à la Manif pour tous en 2012. C’est inexact : dès sa nomination comme archevêque de Lyon en 2002, il est devenu une figure médiatique », commente Yann Raison du Cleuziou, maître de conférence en science politique à l’université de Bordeaux et chercheur au Centre Emile Durkheim (5).

Le sociologue relève une autre erreur : François Fillon qui «descend dans la rue » au côté des militants de la Manif pour Tous. « Non seulement il n’a pas manifesté mais il a revendiqué son absence, comme député de Paris, estimant qu’il représentait tous les habitants de sa circonscription. » Pour l’universitaire, « il n’y a pas un seul élément intéressant dans ce chapitre. Il est fait de raccourcis et d’allusions qui créent de la confusion et n’aident pas à comprendre ce qui s’est passé. » Le journaliste italien à l’origine du scandale Vatileaks I (des fuites révélant des affaires de corruption, de népotisme et d’abus sexuels au Vatican), Gianluigi Nuzzi, déclare de son côté que contrairement aux affirmations de Frédéric Martel « la matrice sexuelle n’est absolument pas centrale dans cette affaire » (6).

Pour en savoir plus

Une fois tournée la dernière de ces six-cent trente pages, on se sent submergé par le flot de « révélations » et affligé par cette galerie de portraits. Il est difficile en revanche pour le lecteur de comprendre le phénomène décrit. Comment et pourquoi l’Église en est-elle arrivée à mettre en place ce système qui contraint ses clercs à taire leur sexualité tout en leur permettant de la vivre ? Comment les différentes générations de prêtres vivent-ils ce conflit intime ? Comment l’Église a t-elle adapté ce mode de gouvernance par le silence aux évolutions du monde extérieur ? Ces questions déterminantes ont été traitées ailleurs, certes de façon moins spectaculaire, par des journalistes et des chercheurs, que Frédéric Martel a visiblement lus pour certains d’entre eux. Mais comme le livre ne contient aucun index, aucune note de bas de page, aucune référence ni d’article ni d’ouvrage, le lecteur curieux d’en savoir plus est désemparé. Et celui qui veut revenir sur tel ou tel passage, telle ou telle personnalité s’en trouve empêché.

L’un de ceux qui ont le plus travaillé ce sujet – il présentera une thèse de doctorat en juin : heureuse coïncidence des dates ! – est Josselin Tricou, chercheur à l’Université Paris 8, dont on peut lire un passionnant article paru dans la revue Sociologie (2018/2 vol. 9) – en faisant fi des traces de jargon universitaire peu accessible au grand public – : « Refaire des « taupes » : gouverner le silence des prêtres homosexuels à l’heure du mariage gay ». Si les témoignages qu’il recueille sont eux aussi anonymes, il les contextualise suffisamment (âge, parcours, situation précise parmi les différents courants catholiques) pour les rendre à la fois le plus crédibles et le plus signifiants possible. Il les intègre dans une démonstration argumentée et très documentée, qui vise, entre autres, à expliquer ce que la contrainte au silence a pu générer comme types de comportements chez les prêtres concernés, dans quel but et de quelle façon les dirigeants de l’Église ont « gouverné » ce silence, ou encore pourquoi la proportion de prêtres homosexuels a fortement augmenté ces dernières décennies (départs et mariages de prêtres dans les années 1970-80, libéralisation des mœurs…).

Enfin, il avance l’hypothèse que la croisade morale menée par le Vatican contre la « théorie du genre » avait pour objectif de faire taire les prêtres homosexuels (« refaire des taupes »), dans un contexte où la parole a tendance à se libérer. Mais il estime qu’à plus long terme, cette offensive pourrait se révéler contre-productive « du fait de son intransigeance et de ses effets multiples en termes de politisation ».

Luc Chatel

Sodoma – Enquête au coeur du Vatican, Frédéric Martel, Robert Laffont, 630 p., 23 €

* article publié en mars 2019 dans le Monde des religions.

(1) « De Jacques Maritain à Jean Guitton ce monde des « amours d’amitié » constitue une influence souterraine du concile Vatican II »

(2) « Les grandes figures de la théologie de la libération – Gutiérrez, Boff, Sobrino, Betto notamment – étaient des religieux manifestement non gays alors que la plupart des cardinaux ou des évêques qui les attaquaient (…) étaient, eux, des homophiles ou des homosexuels pratiquants ! »

(3) Certains semblent cependant s’être arrêtés à la 4e de couverture, à l’image de Maurice Szafran, qui conclut son vibrant éloge dans le numéro de Challenges du 28 février 2019 – « Attention document exceptionnel, livre inouï, et rien d’excessif dans ces appréciations ! » – par ceci : « D’ailleurs le pape s’est confié au journaliste : « Derrière la rigidité, il y a toujours quelque chose de caché (… ) » » Que le pape ait glissé cette confidence à l’auteur, c’est ce que laisse habilement supposer la 4e de couverture du livre – « (…) le pape François nous a confié (…) » – mais que démentent les pages intérieures qui reprennent plusieurs fois cette citation de François en précisant bien qu’elle est extraite d’une homélie de 2016. Le « nous » désigne donc le public et non l’auteur. Frédéric Martel indique aussi qu’il n’a pas rencontré le pape.Ce qui est donc exceptionnel et inouï, c’est cette faculté qu’ont certains journalistes à donner un avis pas du tout nuancé sur un livre qu’ils n’ont pas du tout lu…

(4) La Croix, 4 mars 2019

(5) Auteur de Une contre-révolution catholique – Aux origines de la Manif Pour tous, Le Seuil.

(6) L’Obs, 24 février 2019