_AL28900_
Swann ARLAUD, qui interprète Emmanuel, un des cofondateurs de l’association de victimes du père Preynat, La Parole Libérée, au côté de Josiane BALASKO, qui joue sa mère.

Après avoir affronté de multiples obstacles judiciaires, le film de François Ozon inspiré des affaires Preynat et Barbarin a pu sortir mercredi 20 février sur les écrans. Une plongée subtile et forte dans le parcours de victimes décidées à se battre pour la vérité.

A mi-chemin de la somptueuse basilique de Fourvière et du Palais de justice de Lyon, se situe le cinéma Comoedia. C’est là qu’a eu lieu, lundi 11 février 2019 à 20h, une séance assez spéciale : la projection en avant-première du film de François Ozon tiré de l’affaire Barbarin, Grâce à Dieu, en présence du réalisateur. Il a été question de cinéma, de religion et de justice. Cette dernière a même été omniprésente. Physiquement, d’abord.

A peine installés, les spectateurs ont appris par la bouche du directeur du Comoedia la présence parmi eux de trois huissiers. Elle a été imposée par Xavier Vahramian, le fougueux avocat de Régine Maire, ancienne laïque bénévole du diocèse, coaccusée de non dénonciation d’agressions sexuelles sur mineur au côté du cardinal Barbarin et de trois autres prévenus. Leur procès s’est déroulé à Lyon du 7 au 11 janvier 2019. Le délibéré sera rendu le 7 mars. La présence de ces auxiliaires de justice avait pour but d’enregistrer les propos tenus dans la salle lors des échanges avec l’équipe du film.

Justice omniprésente

Une justice très présente aussi au regard des procédures engagées tous azimuts pour gêner la diffusion du film. Xavier Vahramian avait engagé une procédure de référé pour que le réalisateur supprime du film le nom de Régine Maire, par respect de sa vie privée et de sa présomption d’innocence. François Ozon a en effet conservé les patronymes de certains des accusés (le cardinal Barbarin, Régine Maire, Bernard Preynat) et a changé le nom des victimes, estimant que les premiers étaient déjà connus du grand public, contrairement aux seconds et à leurs proches, très présents dans le film.

Dans sa demande, Xavier Vahramian exigeait aussi de pouvoir disposer du scénario, convaincu que « des instructions précises ont été données à l’actrice qui interprète Régine Maire d’apparaître sévère et pas empathique, et donc de dénaturer sa véritable personnalité ». Demandes rejetées par le TGI de Lyon le 19 février, qui a estimé que le film de François Ozon ne portait pas atteinte à la vie privée de Régine Maire dans la mesure où son nom avait déjà fait l’objet d’une publicité lors du procès et où elle avait elle-même accordé une interview à la chaîne de télévision Euronews.

L’avocat du père Preynat, qui a reconnu les principaux faits d’agressions sexuelles et qui pourrait être jugé fin 2019, avait, lui, déposé une requête de référé pour repousser la sortie du film après le procès. Requête rejetée par le TGI de Paris le 18 février, aux motifs de non atteinte au respect de la vie privée et du caractère « disproportionné et non nécessaire » de la demande, qui risquait de mettre en péril « les conditions de l’exploitation du film » et aurait ainsi entravé la liberté d’expression. La veille, le prestigieux festival du film de Berlin avait décerné au film son Grand prix du jury.

Horreurs secrètes

Mercredi 20 février 2019, Grâce à Dieu est donc sorti. Le film ne cherche pas à faire ou refaire le procès des uns ou des autres : François Ozon a clairement choisi d’adopter le point de vue des victimes. Il dresse le portrait d’hommes meurtris qui décident soudain de faire face à leurs blessures les plus profondes, à leurs vies en partie saccagées. Et qui ne peuvent y arriver qu’au risque de la vérité, quitte à en subir les dommages collatéraux. Vérité qui passe par la prise de parole publique et par des procédures judiciaires. Vérité qui demande à chacun des efforts surhumains renouvelés chaque jour pour affronter son passé. Sans compter la puissance d’une institution, l’Église catholique, prête à tout pour se protéger. Et ses horreurs secrètes avec elle.

On peut comprendre la vigueur de l’avocat de Régine Maire quand on (re)découvre cette scène sidérante au cours de laquelle elle demande à Alexandre (Melvil Poupaud), qui lui a raconté les nombreuses agressions sexuelles subies par le père Preynat dans son enfance, de le rencontrer, de lui parler et… de lui prendre la main pour réciter ensemble des prières (lors du procès, quand la présidente a voulu lui faire commenter cette étrange initiative, Régine Maire a déclaré : « Peut-être est-ce a posteriori une erreur ». « Peut-être »…).

Formules sidérantes

On voit aussi Alexandre confronté aux différents discours tenus par le cardinal Barbarin, qui lui assure comprendre sa douleur et tout faire pour lutter contre de tels agissements. Cardinal qui n’agira qu’après de longs mois, après avoir demandé à Rome ce qu’il fallait faire. Et qui eut lors d’une conférence de presse cette formule qui donne son titre au film : « La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits. » Le procès révélera qu’il savait et s’est tu certainement pendant de longues années. A la barre, il eut à nouveau une formule qui sidéra le public et les parties civiles. Pour convaincre le tribunal que même lors de son entretien avec le père Preynat, il n’avait pas pris conscience de la gravité des faits, il précisa : « Je ne lui ai pas demandé s’il avait « abusé » d’enfants, comme vous me le faites dire, mais s’il les avait « abîmés » »…

S’il avait pu intégrer le procès dans son film – ce qu’il n’a pu faire pour des questions de délais – , François Ozon aurait eu matière à noircir le profil de certains des accusés. Mais ce n’est pas une enquête à charge qu’il a voulu faire. Très documenté, le film n’apporte aucun élément nouveau de nature à nuire à tel ou tel.

Une fois réglées les questions de l’intention (1) et de l’authenticité des faits rapportés à l’écran, reste l’oeuvre. Elle confirme, s’il le fallait, quelques uns des talents de François Ozon. Le choix et la direction des acteurs, en premier lieu. Melvil Poupaud (Alexandre) est parfait en quadragénaire bourgeois, jeune père de famille nombreuse, fervent catholique, tenaillé par son double désir de protéger les enfants et de protéger l’Église catholique, et qui va devoir affronter cette dernière comme il affrontera ses parents qui se murent dans le déni.

Une rencontre qui va tout changer

Comme dans Jusqu’à la garde, qui a fait exploser son talent auprès du grand public, Denis Ménochet (François) dévore l’écran, en bloc d’énergie prêt à déplacer des montagnes alors qu’il avait jusque là choisi d’oublier ses blessures. Swann Arlaud (Emmanuel) – lauréat du César 2018 du meilleur acteur pour Petit paysan – fait à merveille ressortir le caractère à vif et marginal de son personnage qui dénote au milieu de ces hommes établis, qui ont construit famille et parcours professionnel. Lui galère dans son HLM entre relations sentimentales nocives et crises d’épilepsie. Il est épaulé par sa mère, formidable Josiane Balasko. François Ozon raconte la rencontre de ces trois hommes, qui va tout changer, notamment quand ils créent l’association La Parole Libérée.

Performances remarquables, aussi, de François Marthouret et de Bernard Verley dans les rôles du cardinal Barbarin et du père Preynat, qu’ils ne caricaturent pas et dont ils arrivent, par un geste ou un regard, à montrer des failles et des ambiguïtés.

L’une des grandes réussites du film est d’avoir su aborder la question de l’entourage des victimes. C’est un aspect récurrent des témoignages de ces victimes de prêtres pédophiles parvenues au milieu de leur vie : l’importance décisive des proches. Dans l’affrontement et la destruction (avec les parents, souvent : père, mère, frère). Ou dans le soutien, indispensable pour ne pas – trop – craquer. Il peut venir des conjoints, des enfants et des autres victimes.

L’indestructible fraternité qui se noue entre ces hommes, parfois inattendue au regard de leurs profils très différents, est parfaitement montrée par François Ozon. Elle avait surgi à plusieurs reprises lors du procès Barbarin. En particulier quand l’un d’eux avait répondu à la présidente du tribunal qui l’interrogeait sur la place de La Parole Libérée dans son parcours : « Avec l’association, j’ai commencé à vivre ». Une déclaration que le personnage joué par Swann Arlaud aurait pu reprendre à la virgule près.

Luc CHATEL

(1) question pour laquelle chacun risque de camper sur ses positions, particulièrement du côté de l’Eglise catholique de France, qui semble chercher constamment à minimiser sa responsabilité. L’un des principaux arguments qu’elle met en avant pour se défendre consiste à se tourner vers les parents des enfants agressés en soulignant qu’eux aussi, parfois, s’étaient tu : « La hiérarchie [religieuse] n’est pas la seule coupable. Dans certaines familles, des parents très chrétiens ont empêché leur enfant de parler. C’est un péché collectif » (Mgr Pontier, président de la conférence des évêques de France, dans le Journal du Dimanche, 17 février 2019) S’il est vrai que des parents savaient et se sont tus, il y a quelque chose de malsain à mettre sur le même plan le silence d’une institution qui a couvert des criminels et celui de parents qui n’ont pas cru ou qui ont maladroitement protégé une victime, leur enfant.

A écouter : François Ozon, invité de La Grande Table, sur France Culture.