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Entretien avec Jean-François J. (1), victime présumée et témoin de personnalité au procès de Régis Peyrard.

Quelle a été votre réaction à l’écoute du jugement de Régis Peyrard, condamné le 21 décembre à dix-huit mois de prison dont douze avec sursis ?

Mitigée. Je suis à la fois satisfait et déçu. L’aspect satisfaisant a été d’entendre les mots « coupable » et « prison ». Cette condamnation a le mérite de reconnaître les faits. C’est un message important adressé aux victimes futures. Même si ça ne changera pas forcément son quotidien, le fait de savoir que c’est la victime qui est dans le vrai, particulièrement quand elle est mineure, et que c’est l’adulte auteur de l’acte qui est dans le faux, ça aide à passer les épreuves avec une résilience possible et meilleure. Notre problème à tous, victimes de Régis Peyrard, c’est que lorsqu’on a subi ses agressions, on ne savait plus où était le vrai. Le prêtre, c’était le représentant de l’Église, de Dieu, il était du côté du bien, donc tout ce qui émanait de lui était forcément bien. Si j’avais entendu à l’époque une seule phrase m’expliquant qu’un prêtre pouvait aussi être un pédophile et que dans ce cas, ce qu’il fait est le contraire du bien, alors je n’aurais pas confondu le bien et le mal, je n’aurais pas eu de doutes. Il a fallu attendre ce procès et ce jugement pour que le début d’une résilience soit possible. Pendant quarante ans, les choses n’étaient pas rangées à leur place. Quand j’en parlais à tel ou tel, je me retrouvais face à du déni. Aujourd’hui, certes nous sommes tous au « point zéro », mais nous savons où est le sol. Et nous pouvons commencer à construire. Nous étions dans des marécages boueux et puants, nous sommes désormais sur un terrain stable et sain. Le coupable est reconnu coupable, les victimes reconnues victimes, et on peut parler des faits. Enfin, le monde est rangé.

Qu’est-ce qui ne vous satisfait pas ?

Ce sont les six mois de prison ferme. C’est trop peu. Et cela implique qu’il n’ira pas en prison. Or l’enfermement, nous l’avons tous subi, comme victimes, à cause de cet homme. Physiquement, d’abord, pendant les séjours en hôpital psychiatrique que nous sommes beaucoup, parmi ses victimes, à avoir connus. Psychologique, également. Nous avons été enfermés dans notre monde intérieur, dans notre affectivité troublée, dans notre sexualité compliquée, dans notre manque de confiance en nous, dans notre lien perturbé à la religion. Ces enfermements, nous les avons subis toute notre vie.

Ce que vous regrettez, c’est la peine trop faible ou le fait qu’il n’ira pas en prison ?

Les deux. La peine est faible au regard de la quantité et de la gravité des faits énoncés pendant le procès, dont il a reconnu la plupart. Et qu’il fasse de la prison, c’était nécessaire pour nous, ses victimes. Mais aussi pour lui. Car il est dans le déni. On dirait qu’il n’a toujours aucune conscience de ce qu’il a fait. Un peu comme si à l’intérieur de lui, il s’était construit une boîte à déni, qu’il ouvrait chaque fois qu’il commettait une agression, pour l’enfouir et la cacher. La prison aurait peut-être été l’occasion pour lui d’ouvrir sa boîte à déni et d’en faire enfin quelque chose. Une occasion pour lui de se comprendre. J’ai l’impression que c’est une personne qui ne se comprend pas du tout, qui s’échappe complètement.

Pendant le procès il a demandé pardon aux victimes. Qu’en avez-vous pensé ?

Sa demande de pardon était assez spéciale : à la fois très tardive, en fin de procès, et pas vraiment faite en pleine conscience, comme toutes les personnes présentes ont pu le constater. Il n’a convaincu personne. Ses regrets n’étaient ni réfléchis ni empathiques. Quand il a écouté Jean-François Roche, une de ses victimes, raconter ce qu’il a vécu, toutes ces souffrances, sans doute les plus terribles parmi tous nos témoignages, qu’a t-il dit ? Qu’a t-il exprimé ? Rien. Il a demandé pardon par pur réflexe catholique.

Dans votre témoignage au procès, vous avez déclaré que l’Église était complice. Pourquoi ?

Parce que cette volonté opiniâtre de l’institution de ne pas vouloir regarder en face ce qui se passe en son sein depuis des décennies, malgré les témoignages et les condamnations, finit par la rendre complice. Voire coupable. L’Église refuse de comprendre que derrière la répétition des choses, il y a des phénomènes à observer qui ne concernent plus les coupables de façon individuelle mais l’institution dans son ensemble. Quand une organisation regroupe autant de bourreaux qui font autant de victimes, c’est qu’il y a un sérieux problème, non ? Il y a d’ailleurs un terme pour qualifier cela : l’accidentologie. Quand une personne se prend une porte dans la figure une fois, on se dit qu’elle n’a pas fait attention, mais quand cinquante personnes se prennent la même porte dans la figure, alors on se retourne vers le fabricant en lui expliquant que sa porte a un problème. On ne regarde plus seulement les cas individuels mais le problème dans sa globalité. Et de cela, l’évêque de Saint-Etienne ne veut pas entendre parler. Il ne veut pas accepter la mise en cause de l’Église. Ce genre de déni est d’ailleurs le pire ennemi de l’Église. Ce sont des évêques comme lui qui l’empêchent de se réformer. C’est à cause de ce type de réactions que l’Église n’est plus crédible.

L’évêque de Saint-Etienne a publié un communiqué, dans lequel il reconnaît la souffrance des victimes. Est-ce un progrès pour vous ?

Pour l’instant ce ne sont que des mots. Et il en manque. Ceux de « responsabilité de l’Eglise », par exemple. Et quand il évoque le « difficile travail de reconstruction » des victimes, il manque le mot « indemnisation ». Parce que ce travail de reconstruction, il passe par de la thérapie. Et ça a un coût. Au lieu de faire rénover son évêché pour cinq millions d’euros, l’évêque pourrait mettre cet argent au service de causes humaines. On a l’impression qu’il ne comprend pas les mots qu’il utilise dans son communiqué. Quand il évoque des « événements si douloureux et dramatiques », il ne nous a jamais donné l’impression qu’il ressentait les choses comme cela. Il y a un manque cruel de psychologie élémentaire chez les responsables d’Eglise. C’est d’autant plus surprenant que la religion, avant d’être une affaire de bâtiments et d’édifices, est une affaire d’âme et d’esprit. Explorer l’humain, cela devrait être leur matière première. Au contraire de cela, aujourd’hui, ils l’ignorent.

Propos recueillis par Luc Chatel (écrit pour Le Monde des religions)

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