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On reconnaît parfois la qualité d’un livre à celle de sa préface. La lecture du texte du philosophe Jean-Pierre Dupuy, qui introduit l’essai de Michael J. Sandel, Ce que l’argent ne saurait acheter, prépare idéalement le lecteur au régal qui l’attend. L’auteur est professeur à Harvard, et ce livre en porte la marque. En effet, s’il développe une thèse précise et délivre des analyses sur des sujets aussi complexes que la mondialisation financière, la démocratie ou la métaphysique, il le fait de façon très accessible, et en s’appuyant sur de très nombreux exemples. Dont beaucoup, tirés de la vie quotidienne aux États-Unis, nous sont inconnus. Et qui sont tous au service d’une démonstration aussi fluide qu’implacable.

Michael J. Sandel attaque ici de front la question du « marché ». Non pas en le diabolisant, comme on le voit très souvent faire en France, parce qu’il porterait en lui le mal (l’argent) ou qu’il symboliserait le pays du mal (les États-Unis), ainsi que le souligne Jean-Pierre Dupuy. Mais, au contraire, parce que son développement depuis trois décennies dans nos sociétés occidentales a évacué la question morale. Le problème n’est pas, selon l’auteur, l’économie de marché en soi, mais la façon, dont, en s’infiltrant dans des domaines jusque-là préservés des valeurs marchandes, elle a créé une société de marché et imposé ainsi la relation vendeur/acheteur comme principal critère de référence. Ce qui devient un problème quand cette valeur marchande était considérée jusque-là comme de moindre importance que celle qu’elle efface. Et l’auteur de citer les exemples de l’éducation, de la culture, de la santé, de la démocratie… gangrenées par la présence de l’argent, qui modifie ainsi notre rapport au monde. Et plus encore, notre rapport à l’humanité, en monnayant parfois des vies et des corps humains.

Le constat que fait Michael J. Sandel est d’autant plus désolant que, selon lui, nos sociétés, à commencer par nos responsables politiques, ne savent ni ne veulent débattre de la question des valeurs qui les portent, et sont donc ainsi incapables d’en dresser une hiérarchie élémentaire. Qui serait le premier pas vers une remise en cause en profondeur de cette société de marché mortifère.

Luc Chatel (écrit pour le Monde des Religions)

Ce que l’argent ne saurait acheter,
de Michael J. Sandel,
Seuil, 2014, 464 p., 23 €