Extrait de l’article « La culture contre la culture », de Jean-Philippe Domecq, paru dans le numéro de mai 2016 de la revue Esprit :

« On dit beaucoup ces temps-ci, et un livre vient de le rappeler[1], qu’il n’y a plus personne face aux ténors « réactionnaires » ou assignés comme tels. C’est faux sur le fond, mais juste sur l’écran. Les auteurs, dossiers de revue et débats prospectifs ne manquent pas, mais sont occultés par les mêmes journaux et médias qui, déplorant qu’il n’y ait plus personne en face, donnent place et parole à ceux qui l’ont déjà. Le résultat est là, que la revue Esprit a d’ailleurs repéré et nommé, Marc-Olivier Padis diagnostiquant un phénomène de « trivialisation » de la vie culturelle française[2].

Un résumé historique permettra de comprendre comment on en est arrivé à ce constat totalement inédit : aujourd’hui, la culture s’est retournée contre la culture. On peut en être surpris, comme on le fut lorsque la modernité devint réactionnaire de 1914 à 1945. L’écrivain qui exprima ce broyage dans les usines et la Grande Guerre fut Louis-Ferdinand Céline, génialement, mais il s’avéra idéologiquement glauque. La tragédie faisant farce conclut aujourd’hui que le glauque est forcément ceci ou forcément cela. Ainsi fit-on de Michel Houellebecq, par exemple, une autorité et un écrivain révélateur des symptômes de notre temps, quand il ne fallait pas être grand clerc pour voir d’emblée que c’était ses symptômes qu’il refilait, stratégiquement. Le glauque et le narcissisme qui passent pour significatifs de nos jours ne sont pas autre chose que le lâcher-tout pulsionnel où Freud voyait venir le pire. Eh bien, cette fois, c’est la culture qui nous le sert.

La France était exposée à créer ce retournement qui n’a rien de bénin. D’abord, parce que c’est elle qui a créé le magistère d’opinion intellectuelle, depuis les Philosophes des Lumières, relayés ensuite par la figure du grand écrivain à la Hugo ou Chateaubriand, puis par l’intellectuel engagé façon Sartre ou Aragon. Dans ce fauteuil glorieusement constitué prit place, au bout de deux siècles, l’intellectuel médiatique. Et, là encore, une spécificité française fit son effet à coefficient multiplicateur : aucun pays comme la France n’a autant médiatisé la culture. Ce qui en soi est une bonne chose pour l’affinement de l’opinion démocratique, qui n’est pas nécessairement vouée, comme le craignait Tocqueville, au nivellement par effet de masse. Mais – troisième facteur – l’irruption de l’intellectuel médiatique fut concomitante de la victoire de l’idéologie libérale-ultra, qui promut l’ego gagneur, au détriment de l’individu ouvert et pivot des droits de l’homme. En conséquence, qui n’avait rien d’obligatoire si ces auteurs avaient été plus intimement cultivés, l’ego d’auteur fut amplifié, et plébiscité par la foule télévisuelle des « ego-grégaires », formule de Dany-Robert Dufour diagnostiquant l’avènement de la Cité Perverse[3]. Le civisme devenu narcissisme consommateur ne pouvait que se reconnaître dans les acteurs-auteurs du Spectacle culturel. À la fin, quand tout n’est plus que buzz, clash et tacle, un livre aussi terriblement inculte que celui de Michel Onfray sur Freud, entre autres de ses livres, fait ses effets et dégâts[4]. Il était logique que les plus braillards, les plus provocateurs et les plus schématiques se fassent entendre au détriment de cette réflexion ajustée qu’est la pensée qui discerne : celle-ci est par définition fine comme l’acupuncture.

Il faut donc admettre qu’il y a les rhéteurs-tendance, et les autres. Exemple en ce moment : au lieu de penser aux migrants et aux accueillants en même temps, il est plus saillant de clamer qu’il faut accueillir, accueillir, ou chasser. La rhétorique en coup de talon singularise l’intelligentsia française fascinée par la rupture, de Sartre à Maurras. Les anglo-saxons dans la veine d’Orwell, penseurs pragmatiques, furent peu démentis par l’histoire. La spécificité littéraire de la tradition intellectuelle française fait préférer l’alternative tranchée et les grandes causes moulinets à l’audace nuancée par sa vérification dans la pratique. (…) »

[1] Schlomo Sand, La fin de l’intellectuel français ? De Zola à Houellebecq, La Découverte, 2016.

[2] Voir son introduction au dossier « La passion du complot », Esprit, novembre 2015.

[3] Dany-Robert Dufour, La Cité perverse. Libéralisme et pornographie, Gallimard, 2009.

[4] Michel Onfray, Le Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne, Grasset, 2010.