La nuit tombe sur Mexico, et plus encore sur la maison de Sonia Bonet : son mari, pris d’une crise de douleurs, gémit et s’effondre. Il sera ranimé de justesse. En cause : le traitement de son cancer par chimiothérapie qui a dû être interrompu, la compagnie d’assurance ayant refusé de le rembourser. Certificats médicaux et radiographies en main, Sonia Bonet se rend au siège social de cette dernière afin de convaincre le médecin qui suit son mari de lui permettre de reprendre la chimio. Elle s’y rend accompagnée de son fils adolescent. Comme elle se heurte à un mur d’indifférence, elle use d’un ultime argument pour obtenir l’autorisation nécessaire : une arme à feu planquée dans son sac à main. Un Monstre à mille têtes, quatrième long métrage du réalisateur mexicain Rodrigo Plá, âgé de 48 ans, est un film sombre et dense. Sur le fond comme sur la forme, pas de concessions, pas d’échappatoire.

Le piège va se refermer en quelques heures sur cette poignée de personnages dont les chemins étaient voués à ne jamais se croiser : une famille de la classe moyenne endettée jusqu’au cou, et les dirigeants richissimes d’une compagnie d’assurance. La caméra de Rodrigo Plá nous enferme petit à petit dans un huis-clos de plus en plus angoissant, une suite de face-à-face entre Sonia Bonet et les principaux responsables de l’état de dépérissement de son mari. Et ce dispositif est d’autant plus efficace que le réalisateur ne cherche à en rajouter ni dans le pathos ni dans le spectaculaire. L’action se déroule en vingt-quatre heures, et se concentre sur celles où le soleil décline et disparaît : il n’y a plus de couleur au ciel que le gris. Tout comme dans les décors urbains : grands immeubles en béton, villas luxueuses sans âme et sans beauté, station service isolée, terrain vague. Pas de musique non plus. Et peu de dialogues. L’effet de tension est renforcé par la façon dont le réalisateur souligne les contrastes entre lieux clos oppressants (maison, magasin, voiture, ascenseur) et lieux publics, entre silences confinés et bruits urbains. En cherchant un peu de justice et un peu de répit pour son mari, Sonia Bonet sait qu’elle s’enfonce dans une impasse. Son fils va la suivre malgré tout, tantôt puisant des forces soudaines dans la rage et la détermination de sa mère, tantôt s’abandonnant à la peur et à l’incompréhension qui le tenaillent et le mortifient.

Le réalisateur échappe au piège du manichéisme facile, qui opposerait une immaculée victime à d’odieux manipulateurs pervers. Sonia Bonet connaît elle aussi des failles et des faiblesses, par exemple celle d’entraîner son fils dans cette expérience qui va le confronter, trop tôt, trop vite et sans retour possible, à l’absurde et à la violence. Tandis qu’elle va se trouver secondée dans sa quête par un allié de circonstance étonnant, perçu d’abord comme un ennemi, de ceux qu’elle menaçait d’abattre.

Parce qu’il est arrivé à construire un polar sombre qui ne tombe ni dans l’excès de psychologie ni dans l’abus de réalisme social, Rodrigo Plá a réalisé une œuvre forte, qui fait penser à une certaine tradition du roman noir épuré, sec, façon Manchette. Et comme dans certains de ces bouquins, c’est au travers de la destinée fracassée d’anonymes qu’il arrive, par un sens élevé de l’observation et du détail, à décrire une situation politique, une société en état de décomposition. Ce que suggère Rodrigo Plá, c’est que cette compagnie d’assurance, que l’on suppose financée par des fonds de pension multinationaux, et qui décide de façon arbitraire du droit de vie et de mort des malades qui la sollicitent, ne peut fonctionner que grâce aux multiples échelons qui la composent. Des standardistes qui filtrent le public, détiennent le pouvoir d’ouvrir et de fermer les portes, et se satisfont de ne pas savoir précisément ce qui se joue dans les bureaux et les dossiers, tout en le devinant, aux dirigeants cyniques qui assument d’autant plus leur toute-puissance qu’elle leur permet un train de vie luxueux, en passant par les médecins qui appliquent sans états d’âme les directives, et touchent des primes de zèle – plus ils refusent de dossiers, plus la prime est élevée – qui leur permettent de s’offrir des équipements électro-ménagers dernier cri et des parties de squash avec la haute société. Tout cet équilibre minutieusement bâti et apparemment indestructible va se trouver fracassé par l’irruption du réel, celui d’une femme amoureuse et désespérée.

Un monstre à mille têtes, film de Rodrigo Plá, avec Jana Raluy, Sebastian Aguirre Boëda, Hugo Albores, 74 minutes.

(Chronique publiée dans les Lettres Françaises d’avril 2016)