Jean-Claude Guillebaud, président du jury du Prix Bayeux des correspondants de guerre, à propos des dérives du journalisme :

« Je suis fier, honoré mais aussi heureux de présider, cette année, le jury du Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre. Pourquoi donc ? J’aime trop le journalisme — notre métier — pour ne pas m’inquiéter chaque fois que je le vois s’abimer dans le « médiatique », c’est-à-dire le n’importe quoi. Or, plus ça va plus je vois monter chez les Français un rejet global de ce que l’on pourrait appeler la machinerie des médias (radios, télés, internet, blogs, etc.). Du coup, en public, il suffit de prononcer le mot « médias » pour faire lever un gros murmure.
Les reporters en général, et les correspondants de guerre en particulier, sauvent très souvent l’honneur du journalisme. Il est vrai qu’en temps de guerre, le « médiatique » privilégie la tautologie, la généralité, l’unanimisme, l’à-peu-près facile à comprendre. Sa logique tout entière est orientée vers la production d’un conformisme ratissant large. La logique médiatique anéantit, au sens propre du terme, tout détail un peu trop grumeleux pour être immédiatement consommable. Il finit par remodeler la vérité elle-même et la perception que nous en avons. Ted Turner, patron de CNN en faisait l’aveu à sa façon : à la télévision, disait-il, il ne peut y avoir qu’un méchant à la fois.
Toutes les règles du « spectacle médiatique » conspirent, il est vrai, à cette tricherie ingénue. Et plus encore en temps de guerre. Le « médiatique » répugne alors à l’ennuyeux détour de la circonspection, à l’examen pointilleux des possibles, au refus d’obéir soi-même à ses préjugés. Aux exigences de la vérité, il préfère la simplicité tonitruante du spectacle, assez proche de celle du western, c’est-à-dire donnant la préférence au blanc et noir.
Ma passion pour le reportage de guerre a quelque chose à voir avec cela. Pourquoi donc ? Avec mes anciens confrères et comme aujourd’hui les plus jeunes (j’en ai la preuve chaque année au jury Albert Londres), nous gardons en tête cette réflexion de Napoléon : la première victime d’une guerre c’est en général la vérité. Sauf quand les reporters de guerre — courageux et têtus — font leur job. Nous sommes les empêcheurs de simplifier en rond. »