Extrait de l’article introductif au dossier de la revue Esprit de Mars – Avril 2016 sur les « Colères », par Jonathan Chalier et Michaël Foessel :

« Nul n’en disconviendra, l’ambiance est morose. Nous assistons, impuissants, à des transformations profondes et brutales de nos formes de vie. Pour en rendre compte, on incrimine au choix la mondialisation, la technique, l’effondrement des valeurs, l’afflux des migrants… C’est rarement sans irritation que nous abordons des changements sur lesquels il semble que nous n’ayons aucune prise. Nombreux sont ceux qui cèdent à une résignation mélancolique devant la perte des espérances et des enthousiasmes politiques : mélancolie de droite pour qui fantasme une identité passée, mélancolie de gauche pour qui a abandonné ses idéaux d’émancipation et voit les compromis sociaux balayés par les hégémonies néolibérales. Mais la mélancolie n’est peut-être qu’une colère rentrée, usante et qui ne peut se résoudre au désespoir que par les petites compensations narcissiques qu’elle procure malgré tout.

Si nous essayions d’explorer nos colères, justement pour résister à la mélancolie ? N’y a-t-il pas dans le fait d’être mis « hors de soi » une capacité de se porter au-delà de nos égoïsmes ?

« Leurs colères et les nôtres » : cette présentation risque de paraître binaire même à ceux qui n’y entendent pas une référence au partage entre « eux » et « nous » pratiqué dans la rhétorique révolutionnaire1. Il faut pourtant bien reconnaître que les colères ne sont productives que lorsqu’elles inscrivent du conflit dans la société. Or nous assisterions plutôt en France à une montée en puissance des « énervés », qui s’abandonnent à des colères réactives pressées de désigner des coupables. Les sociétés contemporaines nous offrent le spectacle de colères sectorielles qui concernent les couches plus diverses de la population : aussi bien les paysans et les ouvriers que les « pigeons » (ces jeunes entrepreneurs animés par la révolte fiscale) ou les Bonnets rouges contre l’écotaxe en Bretagne. Mais ces colères sont à leur tour captées par le système médiatique, qui les relaie sans les expliquer, avant que quelques intellectuels exaspérés et exaspérants n’en prennent prétexte pour proclamer le déclin définitif de la civilisation.

(…) Qu’elle soit sociale, politique ou intime, la colère suspend le cours de l’expérience ordinaire et oblige à poser des questions inconvenantes sur l’ordre du monde. Pris en ce sens, ce sentiment force au droit : il inscrit le problème du juste et de l’injuste sous le signe de l’urgence. C’est pourquoi ne pas s’abandonner à la colère n’implique pas d’abandonner nos colères, qui témoignent d’abord d’une appartenance sensible au monde. On peut enrager devant une mesure politique (la déchéance de nationalité), devant une statistique (la hausse du niveau de la pauvreté) ou devant une image (le corps d’un enfant fuyant la guerre et échoué sur une plage). Dans la colère, les frontières entre l’abstrait et le concret s’effacent au profit de la certitude du scandale. Ce franchissement des frontières est une première victoire sur la fatalité : dans la colère, tout est remis en jeu et la politique parle à nouveau le langage du cœur.  »