« (…) Cette hypothèse de la déconnexion comme moyen d’échapper au burn out et plus largement à ce que j’avais appelé quelques années auparavant le « syndrome du zappeur » a largement été vérifiée (c’est parce qu’il y a trop de branchements, trop de connexions, trop d’interpellations, trop de simultanéité, trop de bruits et trop d’informations qu’un désir de déconnexion apparaît), mais sous une forme qui la relativise grandement : on parle plus de déconnexion que l’on se déconnecte ou, plus précisément, les formes de déconnexion observées ne renvoient jamais à un abandon définitif des technologies et rarement à des coupures de plus de quelques jours. La déconnexion n’est jamais irréversible mais toujours ponctuelle, partielle et située dans des contextes de saturation ou de débordement. Il ne s’agit pas de renoncer aux TIC mais d’essayer d’en maîtriser l’usage en instaurant des coupures, des sas temporels, des mises à distance. Lorsqu’elle n’est pas commandée par ces attitudes de défense ou de recul face à trop d’interpellations ou de sollicitations non désirées, la déconnexion est toujours présentée comme le fruit d’un choix souvent expliqué par la défense d’un temps à soi dans un contexte de mise en synchronie généralisée, par la préservation de ses propres rythmes dans un monde poussant à l’accélération, par le droit de ne pas être dérangé dans un environnent télécommunicationnel intrusif, et à la volonté d’être tout à ce que l’on fait dans un entourage portant au zapping et à la dispersion. L’attente, l’isolement et le silence, longtemps combattus, car synonymes de pauvreté, d’enfermement ou de solitude réapparaissent dans ce cadre non plus comme quelque chose de subi mais de choisi. Ces déconnexions peuvent être très éphémères et sont la plupart du temps partielles et situées. Toutes relèvent d’une économie de l’attention et mobilisent à la fois un ensemble de règles quasi techniques, un art de l’évaluation et une capacité d’action[1].

Mais l’un des résultats les plus originaux des terrains que nous avons pu mener sur les conduites de déconnexion, conduit encore plus loin. Lorsque la déconnexion n’est pas vécue comme un simple mouvement de repli face à trop d’interpellations, comme une pause ou un instant de repos, et lorsqu’elle n’est pas non plus principalement motivée par la volonté d’être « tout à ce que l’on fait » ou « tout à son interlocuteur » ou encore « tout au spectacle auquel on assiste », alors elle est décrite comme une « coupure », une « prise de distance », une « retraite », visant à « se retrouver », à « faire le point ». Elle ouvre un moment ou une période de dialogue de soi à soi, de réflexivité, de confrontation avec le sens de sa vie et de retrouvailles avec son intériorité.

Cette expérience de l’intériorité n’est jamais simple. Elle se pose en tension avec les logiques de reconnaissance et de gain qui motivent la connexion. Lors des déconnexions de ce type, il n’y a en effet plus d’e-mails, plus d’appels ou plus de réseaux sociaux pour attester de son existence aux yeux des autres, plus de tweets ou d’Internet pour informer de la marche de ce monde !

Il n’y a plus de stimulations extérieures, plus de notifications, plus de distractions et d’occupations immédiates. Il n’y a plus rien en dehors des seules empreintes que tout cela a laissées sur soi et qu’il s’agit justement d’ordonner afin de leur donner du sens. Le choix, de l’aveu même des interviewés, est toujours délicat et difficile à faire. Il s’agit en effet et en particulier de renoncer, même si ce n’est que pour cinq minutes, à tout ce qui, potentiellement, pourrait parvenir à eux, précisément par ces canaux qu’ils décident de momentanément couper. La déconnexion implique alors une prise de risque et le fait même de l’assumer est vécu comme une victoire. Victoire sur la crainte de manquer quelque chose, victoire sur la peur de s’ennuyer, victoire de ne pouvoir compter que sur soi. Enfin, se déconnecter, c’est aussi prendre le risque de soi-même. Celui de se retrouver seul, vide, sans ressource ou sans but. Ce sont des moments difficiles car la confrontation avec le sens de son existence est toujours périlleuse. Ce n’est pas seulement la curiosité ou l’espoir d’advenance qui motive ceux qui, dès qu’ils ont cinq minutes, pianotent sur leur clavier. Et ce n’est pas seulement l’ennui qu’ils fuient ainsi : c’est aussi l’angoisse existentielle. Les technologies de communication sont d’incroyables machines à combler tout temps mort en stimulant, informant, instruisant ou distrayant. Mais dans une perspective pascalienne, il est aussi possible de dire qu’elles sont à la mesure de la soif de divertissement de l’homme qui fuit les questions existentielles ou plus simplement celle du sens de la vie.

Se déconnecter c’est donc aussi se mettre à distance du monde et adopter une position d’introspection, de méditation ou de contemplation. Mais c’est moins de cette introspection fondamentale liée à la condition humaine dont nous ont majoritairement parlé ceux qui ont vécu une expérience de déconnexion que d’une réflexivité peut-être plus banale mais beaucoup plus pressante. Celle dictée par l’impératif intérieur de « faire un peu d’ordre » dans leur vie, d’y « voir un peu plus clair » ou de « faire le point ». La déconnexion peut alors se révéler saisissante : à partir du moment où l’état de connexion quasi permanent devient la normalité du quotidien, la déconnexion (si celle-ci se prolonge au-delà de quelques heures et encore plus de quelques jours) représente une telle rupture qu’elle fait presque automatiquement émerger des questions de fond. C’est comme si la déconnexion produisait un brusque appel d’air emportant toute agitation, distraction et dispersion pour laisser l’individu seul face à lui-même. Le contraste est tel que l’ennui n’y a souvent plus sa place : la confrontation brutale avec le sens de sa vie occupe tout l’espace. Alors le silence interpelle, la distance questionne et le passé resurgit. La recherche d’une cohérence et d’une continuité de soi, le travail incessant d’une signifiance intime et la défense d’une autonomie se posent alors dans toute leur acuité. (…) »

( Extrait de l’article « La déconnexion comme épreuve hypermoderne », de Francis Jauréguiberry, publié sur le blog Sociologues dans la Cité )