Extrait de l’entretien accordé par l’historien Henry Rousso à Libération le 8 avril 2016 :

« (…) A force de commémorer les guerres du passé, on ne saurait plus affronter les conflits du présent ?

Depuis les attentats, j’ai l’impression que ce sur quoi j’ai travaillé ces dernières décennies, la guerre, est en train de se profiler devant moi. J’ai été très frappé par la coïncidence entre le discours du chef de l’Etat au lendemain du 13 Novembre – le responsable des armées de ce pays y déclarait que nous étions en guerre – et son activisme mémoriel qui venait d’atteindre des sommets la même année : les commémorations des deux guerres ont envahi un agenda présidentiel comme jamais cela n’avait encore été le cas. Un tel investissement sur le passé est significatif d’une incertitude sur le présent. Les sociétés ou les élites politiques qui ont moins d’hésitation sur leur vision du présent et de l’avenir n’ont, en général, pas besoin de la mémoire au sens contemporain du terme. De Gaulle s’en moquait comme d’une guigne, il était dans la tradition…

L’activisme mémoriel fait-il écran au présent ?

C’était déjà frappant en 1994. La France était plongée dans une année mémorielle intense, avec le procès Touvier et les révélations sur le passé de Mitterrand. Mais elle est restée quasi aveugle face au génocide en train de se dérouler au Rwanda, où elle était pourtant engagée militairement.L’une des explications à cet aveuglement est à chercher du côté d’un certain progressisme, selon lequel nos valeurs seraient supérieures à celles du passé :«Nous avons fait des progrès, nous sommes plus à même d’évaluer ce qu’est un génocide.» Nous ne pouvons pas ressusciter les morts mais nous pourrions «réparer» le passé. L’obligation de «faire face» à son passé pour en soigner les «séquelles» est devenue un lieu commun de nos sociétés démocratiques. C’est bien de regarder son passé, mais pas au prix d’un aveuglement face au présent. Contrairement à l’idée sur laquelle s’est fondé «le devoir de mémoire» depuis les années 90, l’oubli n’est pas forcément négatif. Il fut le mode de gestion le plus traditionnel des traumatismes passés. L’histoire de mon père en est une banale illustration. Il y a aujourd’hui une illusion que le souvenir perpétuel nous prémunit contre la répétition des catastrophes. (…) »