Ils ne sont ni influents ni glamour. Ils n’occupent aucune niche, ni commerciale ni électorale. Ils sont chômeurs, précaires, ouvriers, employés. Quand le cinéma s’intéresse à ces invisibles, c’est le plus souvent sous un angle réaliste, teinté de désespoir. François Ruffin, lui, a fait un choix différent avec son documentaire Merci Patron ! : celui de rire à partir de situations tragiques, sans rien atténuer de leur vérité. Un double pari gagné haut la main.

Son projet initial était de prolonger à l’écran ce qu’il fait à l’écrit depuis une quinzaine d’années : un journalisme rigoureux qui met en avant des situations et des personnes oubliées des grands médias (en général celles qui en bavent le plus et que l’on entend le moins), en se focalisant sur le territoire où il vit, la Somme, et en assumant ce que tant d’autres journalistes essaient de dissimuler – souvent très mal -, un point de vue subjectif sur le monde. Pour cela, il a créé son propre journal, Fakir. Plusieurs de ses enquêtes l’ont mené à la rencontre d’anciens salariés d’usines textiles, qui se sont retrouvés au chômage du jour au lendemain, après parfois des dizaines d’années sur le même site. Et cela pour une seule raison : le rachat de leur entreprise par le groupe de Bernard Arnault, LVMH, ultra-bénéficiaire, dont la stratégie a été de se concentrer sur le luxe, délaissant des pans entiers de son activité industrielle, et de baisser les coûts de main d’œuvre au maximum, donc de la délocaliser dans d’autres pays.

Ce sont ces histoires, et cette stratégie d’entreprise, que François Ruffin a voulu raconter. Sans savoir vraiment, à l’origine, quelle direction donner à son film. Au début du documentaire, on le voit tâtonner. Il donne la parole à une ancienne salariée, par ailleurs religieuse, qui raconte, devant les locaux de l’usine désaffectée, comment elle et d’autres ont été brutalement licenciés, et qui se retient de ne pas jurer à l’encontre de Bernard Arnault. Il tente également de renouveler une opération qu’il a déjà réussie à plusieurs reprises : acheter des actions de LVMH, avec d’anciens employés mis à la porte, pour se rendre à l’assemblée générale annuelle des actionnaires, et y faire entendre leur voix. Mais cette nouvelle tentative échoue : il se fait repérer par le service d’ordre et expulser manu-militari.

Il trouve son fil rouge en découvrant la situation de la famille Klur, un couple et leur enfant, qu’il avait déjà croisés pour son journal, dont la situation est dramatique : virés d’une usine de LVMH, ils vivent avec 400 euros par mois, sans chauffage et quasiment sans manger, et sont sur le point de se faire expulser de leur maison. Animé par un sentiment de révolte et par une géniale inspiration canulardesque, François Ruffin échafaude un plan tarabiscoté, sous forme de chantage médiatique, pour que Bernard Arnault trouve au moins un emploi à ce couple, et leur verse de l’argent pour rembourser leurs dettes. En guise de réponse, le PDG va leur envoyer un homme de main, ancien commissaire divisionnaire des renseignements généraux, pour régler le problème… Contre toute attente, ce colosse au langage fleuri va se faire avoir comme un bleu. Le plan improbable de Ruffin va marcher. Et transformer ce documentaire social en un récit épique où se mêlent suspense, surprises et dialogues dignes de Michel Audiard.

Bien que cinéaste amateur, François Ruffin a réussi là un documentaire solide, dont la réalisation met en avant une tension tragi-comique qui sert très habilement le propos. S’il est omniprésent à l’écran – il faut sans doute avoir une part d’égocentrisme pour mener à bien un tel projet -, il a le mérite de filmer la famille Klur avec une empathie réelle, sans ce surplomb ni cette distance de classe que l’on retrouve chez certains intellectuels et artistes « engagés ». Si ce film est passionnant, c’est aussi par les leçons indirectes qu’il délivre. Sa réussite s’explique, entre autres, par la connaissance que François Ruffin a développée de cette région et de ses habitants. A l’heure où l’on vante l’individu nomade, qui aurait vocation à s’adapter plutôt qu’à résister, il démontre l’exact contraire : c’est loin de Paris, près d’Amiens, avec sa fragile et modeste entreprise de presse, qu’il a réussi à mener un travail journalistique exemplaire et singulier. Ce film souligne aussi que c’est souvent avec l’aléa et l’inattendu que se gagnent les combats les plus ardus : ni le réalisateur ni les Klur n’auraient pu imaginer une seconde que leur petite farce se transformerait en une éclatante victoire, à la fois symbolique et concrète, digne de David contre Goliath. Il nous dit également, pour reprendre les mots mêmes de l’ex-commissaire divisionnaire envoyé par Bernard Arnault, que les « minorités agissantes » sont bien plus redoutables que les groupes majoritaires. Cet ancien policier reconnaît, lors d’une séquence mémorable, avoir bien plus peur du « petit » journal Fakir, que du Monde ou de Libération. Enfin, Merci Patron ! nous apprend qu’un peu de ruse et beaucoup de fraternité peuvent s’avérer nécessaires pour obtenir justice quand on lutte à armes (très) inégales.

Merci Patron !, documentaire de François Ruffin, 84 minutes.

(article publié dans le numéro de mars 2016 des Lettres françaises)