Pas de chance : la réalisatrice Anna Roussillon quitta l’Égypte, après plusieurs mois de tournage à Jezira, un village proche de Louxor, la veille du “vendredi de la colère” qui lança la révolution de la place Tahrir, le 28 janvier 2011. Coup de chance : Farraj, le villageois dont elle préparait le portrait, accepta qu’elle revienne le filmer, sur une durée de trois ans, pour évoquer sa vie quotidienne… et la révolution. Le résultat donne un documentaire passionnant, Je suis le peuple. A priori, on se dit que parler des événements de la place Tahrir en restant à plus de 700 km du Caire, auprès d’une population guère passionnée par les aléas de la vie politique, cela pouvait relever du contresens. Bien au contraire. Farraj, ses proches et ses voisins, entre travaux aux champs et moments de répit familial, dévoilent leurs points de vue sur les élections et le régime. Leurs avis, leurs doutes, leurs joies valent de l’or, eux qui représentent la majorité des 90 millions d’habitants de ce pays parmi les plus peuplés d’Afrique. Si les révolutions sont souvent déclenchées et animées par des élites, des minorités agissantes, comme cela a pu être le cas en Égypte (étudiants, classes moyennes et supérieures, urbains, militants politiques et syndicaux, militaires, religieux), elles ne peuvent prendre sens ni s’épanouir sans l’assentiment du peuple.

Les événements de la place Tahrir, à leurs débuts, les habitants de Jezira n’en ont strictement rien à faire. Ils les suivent de loin à la télé, pendant les flashes d’information… quand une panne d’électricité ne les plonge pas dans le noir. Ce qui les préoccupe avant tout, ce sont les récoltes, le moulin à farine, le prix du gaz et l’éducation des enfants. Ou encore l’annonce, par haut-parleur à travers les rues, du décès d’un voisin… Il y a, dès les premières séquences du film, un contraste très fort entre le temps long qui rythme la vie de ce village tout droit sorti d’un monde vieux de près d’un siècle, où l’électricité arrive à peine, et le swing furieux des foules de Tahrir. Petit à petit, grâce au fabuleux travail de patience, d’observation et de confiance effectué par Anna Roussillon, on assiste à des chevauchements de ces tempos si éloignés : la grande histoire de la grande ville révolutionnaire rejoint, le temps d’une élection ou d’une discussion, la discrète monotonie du village traditionnel. Quand, par exemple, les habitants vont voter pour la première fois de leur vie, après la chute de Moubarak. En nombre et avec conviction. Ils parlent dès lors de démocratie, de constitution, de pouvoir du peuple. Tout en restant lucides et méfiants. Et en révélant des motivations parfois inattendues : telle femme explique qu’elle ne vote pas par peur de choisir le perdant (et de risquer, sait-on jamais, des représailles du gagnant…); Farraj vote sans enthousiasme pour Morsi par rejet de son concurrent, ancien ministre de Moubarak, puis se révèle soutien zélé de son candidat, devenu président… avant d’appeler à ce qu’il “dégage”. Comme ballotté par la valse des manifestations et des destitutions.

C’est bien là, dans ces territoires invisibles qui n’attirent guère les micros et caméras des mass médias, que s’est aussi joué – que se joue encore – l’avenir de cette révolution. C’est là que l’on peut sonder l’âme et les reins d’un pays, auprès de ces populations si sensibles aux mouvements des saisons et des climats. Un pays que la caméra d’Anna Roussillon nous révèle un peu mieux, avec sa complexité et sa poésie, en essayant de suivre au plus près le rythme des travaux des champs, en ne maquillant ni ne lissant rien. On savoure chaque instant passé dans cette parcelle du monde, inaccessible et décisive. Et l’on se dit que les failles où le temps paraît parfois figé peuvent propager en douce les tremblements les plus violents.

Je suis le peuple, documentaire d’Anna Roussillon, 111 minutes.

*  *  *

431755 Voici un sujet qui aurait pu faire l’objet d’un documentaire, et qui l’est d’une certaine manière, très psychologique, avec Les chevaliers blancs, de Joachim Lafosse : l’affaire de l’Arche de Zoé. Cette ONG avait voulu partir illégalement du Tchad en 2007, avec une centaine d’enfants, pour les faire adopter par des familles françaises. Ces dernières pensaient qu’ils étaient orphelins… alors qu’ils ne l’étaient pas tous. Le film se déroule exclusivement en Afrique, pendant les quelques jours où ce commando humanitaire, formé du dirigeant de l’association, de sa compagne, et d’une demi-douzaine de bénévoles, va chercher des enfants orphelins dans des villages. Et organiser le vol retour improbable vers la France, à bord d’un Boeing, de façon clandestine. Tout le scénario tourne autour du personnage de Jacques, chef charismatique et à moitié illuminé de cette opération, parfaitement interprété par Vincent Lindon. La mise en scène et l’interprétation restituent avec une grande justesse le goût de l’aventure qui peut animer parfois – souvent ? – les personnes qui s’engagent dans des actions humanitaires, avec au programme : tempêtes de sable, convois en 4X4 vrombissants et rafales de kalachnikov au ras des cheveux. Et avec, surtout, chevillée au corps, la certitude de faire le bien. Qui peut se révéler être la pire des motivations… Surtout quand surnage un fond d’impensé colonial. Tout cela est aussi très finement restitué dans le film, notamment à travers l’attitude de Jacques et de sa jeune compagne, persuadés de sauver ces enfants en les arrachant à leur village et à leur continent. Si le portrait psychologique – aussi bien individuel que collectif – est très bien tracé, il occupe quasiment tout l’espace. C’est d’ailleurs ce qui donne sa tension et sa puissance au film. Mais il semble, dans ce cas précis comme dans d’autres types de dérives de l’action humanitaire, que la responsabilité individuelle ne soit pas seule en jeu. Il y a là un véritable sujet de société. Il manque des éléments externes de compréhension, à commencer par l’hyper-médiatisation de ces associations depuis plusieurs décennies, qui a fait accéder ceux qui les ont fondé et ceux qui les animent au statut de héros modernes. Annihilant ou diabolisant de ce fait toute possibilité de discours critique. Mais peut-être est-ce là un sujet trop vaste, qui mériterait un autre film…

Les chevaliers blancs, film de Joachim Lafosse, avec Vincent Lindon, Valérie Donzelli, Reda Kateb, 112 min.

(article publié dans le numéro de janvier 2016 des Lettres françaises)