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De mémoire de catholique, on n’a jamais vu ça ! L’accueil réservé à la lettre encyclique du pape sur l’écologie, Laudato Si’, est inédit. Il marque un tournant dans l’importance donnée par l’Eglise catholique à la question écologique. Il porte aussi l’empreinte personnelle du pape François, qui, dans ce texte, montre sa volonté de placer au second plan les questions de bioéthique et morale sexuelle, de donner plus d’importance aux épiscopats nationaux, et de reconnaître en partie la théologie de la Libération, condamnée par ses prédécesseurs.

Le successeur de Benoît XVI, élu le 13 m 2013, a marqué son début de pontificat d’une spectaculaire notoriété. Par des gestes et des paroles qui en ont réjoui beaucoup et agacé quelques uns – jusqu’à l’intérieur du Vatican – il a frappé les esprits en s’exprimant à propos des personnes homosexuelles (« Si une personne est gay et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour la juger ? »), des divorcés-remariés (qui « font toujours partie de l’Eglise »), des dérives du Vatican (« Le peuple de Dieu veut des pasteurs et pas des fonctionnaires ou des clercs d’Etat ») et plus généralement des pauvres, des exclus, des marginaux dont il s’est fait le porte-parole de façon fracassante, maniant comme personne le pouvoir des images : on l’a vu laver les pieds de prisonniers et de personnes handicapées, embrasser et enlacer un homme défiguré…

Ce qui laissait certains observateurs sceptiques, jugeant qu’il s’agissait là surtout de communication, mais que rien ne changeait vraiment sur le fond, c’est à dire dans la doctrine – « Le pape François fait-il surtout du marketing ? », s’interrogeait le quotidien la Libre Belgique, le 31 janvier 2014.

Jusqu’à cet appel du 18 juin 2015, jour de publication de Laudato Si’. Qui déclencha aussitôt une véritable tornade verte. Et qui amorce quelques petites révolutions, aussi bien théologiques que politiques. De nombreux catholiques parlent d’un texte « prophétique », à l’image de Jean-Marie Pelt (1). N’a t-on pas vu l’une des grandes figures des mouvements altermondialistes, l’essayiste canadienne Naomi Klein, publier une tribune dans la prestigieuse revue américaine The New Yorker : « A radical Vatican ? » (10 juillet 2015). Elle qui a été invitée à Rome pour présenter l’encyclique lors d’une conférence de presse très officielle au Vatican, le 1er Juillet 2015, au côté de trois représentants de l’Église catholique…

L’importance de ce texte est apparue dans les jours et semaines qui ont suivi sa publication, grâce à des indicateurs très précis. D’une part, le document est très vite devenu un best-seller de l’été. Un mois seulement après sa parution, plus de cent mille exemplaires avaient été vendus en librairie en France. Alors même que l’on pouvait se le procurer gratuitement sur de nombreux sites internet, catholiques en particulier. Celui du quotidien La Croix a enregistré des milliers de téléchargements dans les quinze jours qui ont suivi sa mise en ligne.

Enfin, l’écologie fait vendre

D’autre part, les médias, toutes catégories confondues, s’en sont emparés immédiatement et massivement. Dans la presse écrite, commentaires, décryptages et tribunes se sont succédé pour décrypter le contenu de l’encyclique. En France, cela fut particulièrement vrai dans les journaux et revues catholiques, qui ont enchaîné dossiers et hors-séries. L’écologie est devenue un argument de vente pour la presse : c’est inédit ! Ce thème était jusque là dédaigné aussi bien par les rédacteurs en chef que par les services marketing des journaux, catholiques ou non.

Aux Etats-Unis, où la religion et la théologie sont beaucoup plus présentes dans le débat public et les universités, tous les grands quotidiens et magazines s’en sont également emparés. Dans les médias chrétiens, dont certains ont une audience et une influence très fortes, et où les débats théologiques sont souvent beaucoup moins feutrés qu’en France, de très nombreuses analyses ont été publiées, souvent très fouillées, parfois contradictoires, qui ont décortiqué l’encyclique dans ses moindres détails.

Enfin, la vague d’enthousiasme soulevée par Laudato Si’ a pu se mesurer au nombre de réunions, débats et conférences qu’elle a suscitées. Chez les catholiques d’abord, où paroisses et groupes de réflexion se sont emparés de ce sujet les uns après les autres, sollicitant parfois des spécialistes pour la décrypter. L’événement de l’été en France fut la tenue à Saint-Etienne (42) des Assises chrétiennes de l’écologie, coorganisées par le diocèse et l’hebdomadaire la Vie, qui ont rassemblé près de deux-mille participants en trois jours ! Beaucoup plus que les universités d’été organisées par les partis politiques cet été-là…

Nicolas Hulot, qui n’est pas pour rien dans ce nouvel intérêt des catholiques pour l’écologie, puisqu’il a incité tous les responsables religieux qu’il a pu rencontrer ces dernières années, jusqu’au pape, à s’emparer de ce sujet, organisa le 21 Juillet 2015, à Paris, un Sommet des consciences. Il rassembla représentants religieux, associatifs et politiques venus du monde entier, signataires d’un « Appel des consciences » destiné aux négociateurs de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP21) : « Vous contribuerez, aux côtés de millions de personnes à travers le monde, comme récemment le pape François, à faire du changement climatique et de la protection de notre planète, un enjeu qui concerne personnellement chacun dans ses croyances et ses valeurs ».

Quelques semaines plus tard, le 16 septembre, le pape a reçu au Vatican les ministres de l’Écologie des principaux pays européens, ainsi que deux commissaires européens, à qui il demanda d’« honorer [la] dette écologique, surtout entre le Nord et le Sud » et d’« unir la lutte contre la dégradation de l’environnement à celle contre la pauvreté ». Il évoqua le sujet à nouveau lors de ses deux déplacements historiques, à Cuba, puis aux Etats-Unis, où, le 24 septembre, pour la première fois de l’histoire de ce pays, un pape a été invité à prendre la parole devant le Congrès (qui réunit en session spéciale le Sénat et la Chambre des représentants).

Puis le 25 septembre, devant l’Assemblée générale de l’Onu, à l’occasion d’un Sommet sur le développement durable, où il rappela que « toute atteinte à l’environnement est une atteinte à l’humanité ». Le pape savait donc précisément ce qu’il faisait en publiant ce texte quelques mois avant la tenue de la COP21 à Paris : il s’agissait de faire pression sur les principaux chefs d’État et de gouvernement de la planète, informés que l’issue de la conférence serait jugée par un arbitre non négligeable, le chef de 1,2 milliard de catholiques.

L’Église catholique a choisi son camp

Au-delà de la très forte visibilité de ce texte et des réactions d’enthousiasme qu’il a suscitées, auprès des catholiques comme des non croyants, des militants écologistes les plus aguerris comme d’un grand public moins initié, il marque, par certains aspects, un tournant dans le discours catholique. Ce constat est établi de façon unanime par les contributeurs du  livre François, le pape vert (Temps Présent).

Le premier point qui l’atteste, est que jamais aucune publication officielle du Vatican – a fortiori aucune encyclique – n’avait été intégralement consacrée à l’écologie. Le sujet a été abordé dans d’importants textes, dont quelques encycliques (notamment Caritas in Veritate, de Benoît XVI, en 2009) mais il n’en était jamais le thème majeur.

Un deuxième révélateur concerne la radicalité du constat, et la très grande clarté d’expression du pape dans la façon dont il l’expose. Cela apparaît plus particulièrement à deux niveaux. D’une part, celui des arguments scientifiques. Comme le confirme un membre éminent du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), Jean Jouzel (2), le pape s’est explicitement inspiré des rapports de cet organisme qui rassemble des scientifiques de nombreux pays et divers domaines d’activité, pour décrire la situation actuelle.

Tandis que certains catholiques pouvaient être hésitants, et que d’autres affirmaient clairement leur opposition à déclarer les activités humaines coresponsables du réchauffement climatique, le doute n’est plus permis : l’Église, par la voix de son premier représentant, a choisi son camp. Et ce n’est pas celui des climato-sceptiques. Il n’est sans doute pas anodin, à ce titre, que le pape ait choisi de citer Teilhard de Chardin dans Laudato Si’. Il semble vouloir renouer ici avec une tradition de cohabitation sereine et constructive entre l’Église catholique et la communauté scientifique, ce qui n’a pas toujours été le cas.

D’autre part, il y a le lien fait avec l’économie et la politique. Le pape dénonce comme principales responsables des atteintes portées à l’environnement les politiques économiques dont le seul objectif est la recherche du profit. Comme le souligne l’économiste Gaël Giraud (3), François vise en particulier les grandes firmes qui n’hésitent pas à piller les ressources des pays pauvres, celles qui se font les apôtres d’un progrès technologique sans frein et les décideurs politiques qui laissent tous ces prédateurs agir sans limite.

Un article du site américain Religions & Politics a parfaitement analysé dans un long article ce double axe, moral et politique, autour duquel tourne le propos de l’encyclique : « L’encyclique écologique porte-t-elle un discours moral ou un acte d’accusation politique ? » Si les prédécesseurs de François étaient à peu près sur la même ligne de dénonciation de la globalisation financière et de la course folle au profit, ils n’étaient pas allés aussi loin dans la précision ni dans la radicalité des accusations. Et ils n’avaient pas mis ces critiques au service de la protection de l’environnement.

Certains, qui se sont sans doute sentis visés, ont d’ailleurs réagi assez vivement. Aux Etats-Unis en particulier, où la campagne des primaires pour la présidentielle de 2016 battait son plein au moment de la publication de l’encyclique et du voyage du pape à New-York et Washington. Un article du New York Times a rapporté les propos de candidats à la primaire républicaine, tous deux catholiques et… climato-sceptiques : « Je ne m’inspire pas, pour ma politique économique, de ce que disent mes évêques, mes cardinaux, ni même mon pape », déclara Jeb Bush ; « les hommes ne sont pas responsables du changement climatique, contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire », commenta pour sa part Marco Rubio, sénateur de Floride (« Le point de vue du pape sur le changement climatique met la pression sur les candidats catholiques », 16 juin 2015). De son côté, le site The Federalist, qui se présente comme conservateur et de droite, répliqua en publiant la tribune d’un pasteur luthérien : « Pape François, la terre n’est pas ma soeur » (23 juin 2015).

La bioéthique au second plan

Sur un plan plus théologique, deux inflexions sont clairement marquées dans Laudato Si’. La première concerne les questions bioéthiques. Si la protection de l’environnement était un sujet secondaire dans les encycliques et discours des deux prédécesseurs de François, c’est en partie parce qu’elle s’effaçait derrière un impératif absolu pour ces tenants de « l’écologie humaine » – expression popularisée par Jean-Paul II, à laquelle François préfère l’« écologie intégrale » – : le respect de la dignité humaine, c’est à dire de l’intégrité de la personne de sa conception à sa mort, c’est à dire essentiellement l’interdiction de l’avortement, de la manipulation des embryons et de l’euthanasie. Quasiment aucun texte ni discours sur l’écologie ne se concluait sans accorder une place centrale à ces questions, de la part de Jean-Paul II comme de Benoît XVI.

« L’action en faveur de la paix ou de la nature est donc subordonnée au respect de l’embryon et du fœtus. De fait, au soutien de principe que l’Église fournit à la cause écologiste, ne correspond pas un engagement concret comparable à celui qu’elle déploie dans la lutte contre l’avortement, la procréation assistée ou le mariage homosexuel », analyse Isacco Turina, professeur de science politique et sociale à l’Université de Bologne, à propos du pontificat de Jean-Paul II (« L’Église catholique et la cause de l’environnement », revue Terrain, mars 2013).

L’universitaire rappelle une citation éloquente de ce dernier : « Aucun mouvement écologique n’est à prendre au sérieux s’il ferme les yeux sur les mauvais traitements et l’extermination d’un nombre incalculable d’enfants viables dans le sein de leur mère » (« Choisir la vie, défendre la vie. Discours aux jeunes devant l’université de Münster », 1987. La documentation catholique, n° 1941). Ce discours avait pour conséquence directe, entre autres, de faire fuir l’immense majorité des militants écologistes, qui ne voulaient pas être associés à ces prises de position.

Sur le fond, François ne change pas grand chose à la doctrine catholique en matière de bioéthique. En revanche, il renverse la hiérarchie des valeurs : quand il parle d’écologie, ces questions sont abordées de façon très succinte, quasi évasive, ce qui, de fait, les relègue au second plan. Dans Laudato Si’, le mot avortement n’apparaît qu’une fois. Son interdiction est rappelée dans un des paragraphes les plus courts du texte, et tient en une phrase : « Puisque tout est lié, la défense de la nature n’est pas compatible non plus avec la justification de l’avortement » (§ 120). Idem pour les expérimentations sur l’embryon, dont la condamnation est rappelée de façon très lapidaire en une formule : « En général, on justifie le dépassement de toutes les limites quand on fait des expérimentations sur les embryons humains vivants » (§ 136). Quant à l’euthanasie… elle est absente du texte.

Autre sujet de prédilection de ses prédécesseurs, Benoît XVI particulièrement, que François bouscule ici de façon beaucoup plus vive, celui du relativisme. Tout le projet de Benoît XVI consistait à vouloir consolider la doctrine catholique sur ses dogmes fondamentaux pour la rendre plus cohérente et forte, et pensait-il, plus apte à la faire entendre dans un monde en pleine perte de repères. D’où sa condamnation récurrente du relativisme, et son insistance à démarquer le catholicisme des autres religions pour mieux affirmer sa spécificité, sa valeur ajoutée en quelque sorte (c’est notamment l’un des thèmes développés dans Caritas in veritate). Or que fait le pape François dès les premières lignes de Laudato Si’ ? S’il se réfère largement à Jean-Paul II et Benoît XVI, affirmant à travers eux sa fidélité à la tradition, il cite également un patriarche orthodoxe, Bartholomée, un philosophe protestant, Paul Ricoeur et… un musulman soufi, Ali al-Khawwas  !

Dans un article original d’America, hebdomadaire jésuite américain, un enseignant d’université, Kevin Ahern, glissait aux lecteurs de l’encyclique le conseil qu’il donne à ses élèves dans ses cours sur la doctrine sociale de l’Église : « Suivez les notes de bas de page » (« Follow the footnotes », 18 juin 2015). Et de souligner qu’avec cet indice, on peut saisir la teneur singulière de l’encyclique, notamment dans la distance que François prend avec ses prédécesseurs, et donc avec la tradition. En effet l’auteur fait remarquer que d’habitude, les notes de bas de page des encycliques font exclusivement référence à des auteurs catholiques : « Par exemple, Caritas in veritate, l’encyclique sociale du pape Benoît XVI publiée en 2009, compte 159 notes. Elles font majoritairement référence à la doctrine sociale officielle professée par les autres papes ; plusieurs autres rappellent ses propres enseignements ; quelques unes mentionnent les écrits des grands saints ou des publications officielles du Vatican. Aucune ne mentionne des sources non catholiques ou non doctrinales. C’est aussi largement le cas avec les encycliques sociales de Saint Jean-Paul II. » Pour la première fois, François rompt avec ce principe, et cite des auteurs non catholiques. « Les notes de François marquent une significative prise de distance avec la tradition », constate Kevin Ahern.

En suivant ces notes, l’auteur livre un second indice intéressant : elles font référence à des décisions prises par des épiscopats nationaux. L’auteur a compté pas moins de dix-huit pays cités. Ce qui est ici aussi tout à fait nouveau, et rappelle la volonté, énoncée à plusieurs reprises déjà par le pape François, d’aplatir la pyramide hiérarchique de l’institution catholique, en donnant plus de place et d’importance aux conférences épiscopales nationales. Et de fait, moins de place et d’importance aux prises de position du pape, c’est à dire, moins d’autorité à ce dernier. « C’est un signe adressé en faveur d’une vision plus décentralisée de l’Église, où les déclarations des conférences épiscopales prennent de la valeur dans la constitution de la doctrine sociale de l’Église catholique », écrit Kevin Ahern. Alors que « sous les pontificats de Jean-Paul II et Benoît XVI », elles étaient perçues comme n’ayant « aucune autorité en matière d’enseignement » de la doctrine sociale, rappelle l’auteur. Il s’agit donc ici, esquissée mais bien présente, d’une petite révolution.

L’importance accordée aux conférences nationales des évêques, et plus précisément à celles de pays du Sud, abondamment citées, marque un rapprochement qui fait lui aussi office de petite révolution : celui du Vatican avec la théologie de la Libération. L’une de ses principales figures, le théologien brésilien Leonard Boff, se réjouit du contenu comme de la forme de l’encyclique Laudato Si, et décrypte les sources d’inspiration qu’elle puise explicitement dans la théologie de la Libération (4). Faut-il rappeler que Leonardo Boff avait été interdit d’enseignement en 1984 par le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi… un certain Joseph Ratzinger, futur Benoît XVI ?

Dans sa tribune du New Yorker, Naomi Klein raconte sa rencontre marquante à Rome avec le prêtre et théologien irlandais Sean McDonagh, ancien co-directeur de Greenpeace-Irlande, qui a été un des artisans de Laudato Si’. Tout en lui rappelant que la tradition catholique irlandaise, comme les sud-américaines, avait réconcilié depuis longtemps « un Dieu chrétien avec une terre mystique », il lui expliqua que sa dernière audience papale, avant d’avoir été appelé par François, remonte à… 1963. En insistant sur les changements profonds qui sont à l’oeuvre au Vatican, il déclara à son interlocutrice : « Nous allons vers une nouvelle théologie. »

Nuances et impasse

Cette encyclique appelle cependant quelques modérations. D’une part, certaines innovations méritent d’être relativisées, d’autre part, ses impasses et contradictions doivent être soulignées.

Si la nouveauté de ce texte est qu’il se consacre entièrement à l’écologie, cela ne signifie pas que les prédécesseurs de François aient été inactifs ni muets sur le sujet. John Allen, l’un des meilleurs spécialistes américains du Vatican, le rappelle dans un article au titre éloquent : « Si Laudato Si’ est un tremblement de terre, il a connu beaucoup de secousses antérieures » (www.cruxnow.com, 18 juin 2015). Il rappelle que dès 1971, le pape Paul VI, dans sa lettre apostolique Octogesima adveniens, qui célébrait les 80 ans de Rerum Novarum, déclarait : « Brusquement, l’homme prend conscience que par une exploitation inconsidérée de la nature il risque de la détruire et d’être à son tour la victime de cette dégradation ». Puis Jean-Paul II alerta à plusieurs reprises l’opinion publique sur les atteintes à l’environnement. En 1990, lors de la Journée mondiale pour la paix, il évoqua tour à tour le trou de la couche d’ozone, les énergies fossiles, la déforestation incontrôlée, les herbicides… Le 17 janvier 2001, à l’occasion d’une audience générale qu’il avait placée sous le thème de « l’engagement pour éviter une catastrophe écologique majeure », il fut le premier pape à utiliser l’expression « conversion écologique », reprise par Benoît XVI puis par François dans Laudato Si’.

Les principales critiques – climato-sceptiques mis à part – portent sur une impasse majeure du texte, celle de la démographie. La surpopulation actuelle, et surtout celle qui est à venir – l’Afrique devrait passer d’ici 2050, de 1,2 à 2,4 milliards d’habitants -, est l’une des principales causes des déséquilibres environnementaux et contribue à creuser les inégalités entre pays riches et pays pauvres face aux dérèglements climatiques. Or le pape évacue ce problème pourtant crucial, comme le souligne Odon Vallet (5). Il en précise la cause, essentiellement doctrinale : pour lutter contre la surpopulation, l’une des mesures incontournables, c’est le contrôle des naissances, qui demanderait à l’institution catholique de renoncer à deux points doctrinaux fondamentaux pour elle : l’interdiction de toute contraception autre que naturelle et l’interdiction du droit à l’avortement. Ce qui ferait sans doute beaucoup de révolutions pour un seul pape en si peu de temps… Certains pourtant interpellent François, sur la question de la contraception notamment. Comme sœur Emmanuelle avait interpellé Jean-Paul II en son temps, à propos de la situation des jeunes mères en Inde.

L’une des interpellations les plus vive et argumentée est venue des colonnes d’une publication catholique, l’hebdomadaire américain National Catholic Reporter, sous la plume d’une de ses chroniqueuses, Jamie Manson, théologienne et membre de la Women’s Ordination Conference, organisation catholique influente qui milite pour l’ordination des femmes : «Laudato Si’ aurait dû lever l’interdit sur la contraception » (24 juin 2015). Tout en saluant un texte « étourdissant » et « prophétique », elle regrette que « le pape, qui a placé la protection des pauvres au coeur de son pontificat, ne semble pas prêt à utiliser le terme « surpopulation » » . Après avoir rappelé que « près de 200 millions de femmes dans les pays en voie de développement n’ont pas accès aux moyens de contraception ni aux services du planning familial » et qu’en 2012, « on a estimé à 80 millions le nombre de femmes qui ont eu une grossesse non désirée dans les pays en voie de développement », elle précise que la responsabilité de l »institution catholique est directement engagée dans certains de ces pays, comme aux Philippines « où la population devrait passer de 100 à 200 millions d’habitants d’ici 2080 » et où « la hiérarchie catholique a passé 15 ans à combattre la Reproductive Health Bill », une loi votée en 2012 qui garantit l’accès à la contraception, à l’éducation sexuelle, au planning familial et le droit à l’avortement. « Les femmes et les familles veulent l’accès à la contraception car elles ont la conviction que la qualité de vie de leurs enfants est bien plus importante que le nombre de leurs enfants », écrit-elle avant de conclure : « Si le Vatican écoute sincèrement les gémissements des pauvres et les gémissements de la terre, il réalisera qu’il est temps pour lui de prendre la décision audacieuse de lever l’interdiction de la contraception artificielle ».

La philosophe Corine Pelluchon formule de son côté une autre critique, qui relève plus d’une absence que d’une contradiction : celle de la cause animale : « Le pape François ne s’étend pas sur le rapport aux animaux considérés individuellement. Pourtant, la reconnaissance de leur valeur intrinsèque et la référence constante à François d’Assise suggèrent que nos rapports aux animaux, qui sont aujourd’hui arrivés à une violence extrême à peine suggérée dans l’encyclique, sont un miroir reflétant ce que nous sommes et exprimant aussi notre rapport à Dieu. » (6)

Dans un Occident où règne et se développe une méfiance voire une défiance généralisée à l’égard des institutions, l’Église catholique ne fait pas exception. Elle est devenue ces dernières décennies de moins en moins audible, quand elle n’est pas la cible de caricatures ou de violentes accusations – parfois légitimes. Avec Laudato Si’, le pape François semble bien réaliser une forme de petit miracle laïque : l’Église catholique, par sa voix, est soudain (re)devenue non seulement audible, mais une référence, aussi bien morale que politique. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire la conclusion de l’article de Naomi Klein, qui aurait paru totalement fantaisiste et impensable seulement cinq ou dix ans en arrière : « Le plus puissant exemple de notre capacité de changement pourrait bien être le Vatican du pape François. Et c’est un modèle pas uniquement pour l’Église. Parce que si l’une des institutions les plus ancienne et fermement attachée aux traditions dans le monde peut changer son enseignement et ses pratiques aussi radicalement et aussi rapidement que François tente de le faire, alors n’importe quelle institution plus récente et plus souple peut à coup sûr le faire également. »

Luc Chatel

1, 2, 3, 4, 5, 6 : François, le pape vert, Collectif, éditions Temps Présent