I

204225 En une vingtaine d’années, à raison d’un film tous les trois ou quatre ans, Bruno Podalydès a tracé un parcours très singulier de réalisateur. Avec son dernier film, Comme un avion, il confirme sa place unique et attachante dans le cinéma français. A partir d’un scénario plutôt improbable, il réussit à nous embarquer, par la grâce de l’écriture et de la direction d’acteurs. Il s’agit ici de Michel, un quinquagénaire à la vie plutôt tranquille et rangée – bonne situation, femme aimante, amis présents – qui désire tout à coup changer de vie. Pas pour longtemps, quelques jours seulement ; et pour réaliser un rêve obsédant qui n’a rien de délirant : partir seul en kayak sur une rivière. Le film se découpe alors en deux parties : les préparatifs et le périple.

Ce qui permet à Bruno Podalydès de construire un récit à partir de presque rien, c’est la façon dont il en fait émerger un grand tout, chargé de sens. La première partie est par exemple truffée de scènes a priori banales qui mettent en scène Michel à son travail et chez lui. Elles relèvent en fait quasiment de l’entomologie, rappellent à chacun de nous des souvenirs plus ou moins précis et concernent, l’air de rien, des questions comme la concurrence entre salariés et la normativité des comportements, la place du désir et du secret dans la vie de couple, la difficulté de communiquer, etc. S’il délivre un message, Bruno Podalydès préfère l’humour à la démonstration et à la morale.

Outre l’apport d’une légèreté qui facilite la réception du message, ce registre lui permet de rythmer, de densifier son récit. C’est ici qu’il se révèle être un auteur et un cinéaste particulièrement doué. L’humour est un des exercices les plus périlleux qui soit, sur scène comme à l’écran. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir le nombre de comédies françaises aussi grossières que pitoyables qui inondent à flux continu les salles de cinéma. Pour réussir son pari, Bruno Podalydès a le génie de jouer sur une multitude de ressorts, qui vont de l’absurde à la farce en passant par le fantastique, et qui s’appuient aussi bien sur les dialogues que sur les situations.

D’où l’importance capitale des acteurs dans ce dispositif. Ils sont ici tous magnifiques : Sandrine Kiberlain, Michel Vuillermoz, Denis Podalydès, Vimala Pons, Jean-Noël Brouté. Avec trois mentions spéciales : pour Bruno Podalydès d’abord, qui tient le premier rôle sans faillir, pour Agnès Jaoui ensuite, dans un registre érotique plutôt inédit, et pour Pierre Arditi, qui ne fait qu’apparaître, mais qui reste inoubliable en pêcheur beauf irascible. C’est d’ailleurs cette deuxième partie, la plus longue et fabuleuse, qui fait décoller le film.

On suit Michel dans son kayak, qui ira finalement moins loin que prévu – et passera plus de temps sur terre que sur l’eau – mais qui découvrira un endroit paradisiaque, un genre de restaurant-guinguette où l’on construit un bac pour aller nulle part, où l’on diffuse France Culture dans les cerisiers pour faire partir les oiseaux, où l’on court après les poules pour les peindre en bleu et où l’on apprend à panser les blessures à coups d’absinthe, de siestes, de baisers, de danses, de laisser-aller… Cette histoire champêtre à l’humour irrésistible se révèle être aussi un conte philosophique. Dans un entretien accordé au moment de la sortie du film, Bruno Podalydès en résumait l’esprit avec une formule aussi douce que radicale : « On ne peut pas être riche en tout. Moi, j’ai choisi le temps. »

Comme un avion, film de Bruno Podalydès, avec Bruno Podalydès, Agnès Jaoui, Sandrine Kiberlain,Denis Podalydès, 105 mn, en salle

II

cavanna-jusqu-a-l-ultime-seconde-j-ecrirai_movies-237497-1 La douceur radicale, voilà ce qui pourrait fort bien définir l’un des esprits les plus subversifs de ces cinquante dernières années : François Cavanna, dit « Cavanna », romancier et fondateur d’Hara-Kiri et de Charlie. Le journaliste Denis Robert lui consacre un documentaire, dont la réalisation est un sujet en soi. La motivation d’abord, est éloquente : admiratif et amoureux de Cavanna depuis toujours, notamment depuis qu’il le rencontra pour fonder son propre fanzine, Santiag, Denis Robert décida de faire ce film lorsqu’il découvrit que Cavanna était un quasi-inconnu pour les gens de la génération de sa fille, Nina, qui co-réalise avec lui.

Après plusieurs entretiens, et alors qu’il était déjà touché par celle qu’il appelait « miss Parkinson », l’auteur des Ritals eut la mauvaise idée de mourir, le 29 janvier 2014, à 89 ans. Ce qui compliqua le travail de Denis Robert, qui se tourna alors vers les amis de Cavanna pour affiner encore le portrait. Rendez-vous était fixé avec l’un d’eux, lorsqu’arriva l’assaut meurtrier de janvier 2015 à Charlie Hebdo. Cet ami, celui que Cavanna considérait comme l’un de ses plus chers depuis l’époque Hara-Kiri, c’était Georges Wolinski, tué dans l’attentat.

S’il y a donc beaucoup d’images d’archive, il y a aussi de très beaux entretiens de proches, d’autant plus forts que ces personnes se sont très rarement – voire jamais – exprimé en public, encore moins devant une caméra : Jean, un ami d’enfance avec qui il avait boxé dans sa jeunesse, Pascal Tassy, un autre ami méconnu, paléontologue, Delfeil de Ton, chroniqueur à l’Obs, compagnon fidèle des débuts – qui révéla ces derniers temps la façon dont Cavanna fut maltraité, voire exploité par l’équipe de Charlie Hebdo période Philippe Val -, Willem, Sylvie Caster, lumineuse, l’un des rares piliers féminins de la bande, et « la petite Virginie », sa dernière aventure sentimentale, aussi tendre qu’inattendue…

Ce qui ressort de ces témoignages et des paroles de Cavanna, c’est à la fois son caractère de travailleur infatigable, son talent de romancier – finalement édité dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard – et bien sûr son génie de la presse : avec la création d’Hara-Kiri en 1960, il a non seulement fait souffler un vent de liberté et d’impertinence dans la France gaullienne, auquel la révolution des mœurs de mai 1968 doit énormément, mais il a aussi su dénicher et former une génération de dessinateurs et chroniqueurs géniaux : Wolinski, Siné, Reiser, Gébé, Cabu, Delfeil de Ton, Willem, etc.

Ce documentaire touchant qui assume sa subjectivité empathique confirme aussi que derrière la carrure d’athlète, le fort en gueule et le provocateur se cachait un vrai gentil, à la douceur et la naïveté profondes, originelles, que l’on devine, à travers quelques confidences, avoir été percutées et blessées à jamais par l’irruption de la guerre, en 1939. Il avait seize ans.

Cavanna, documentaire de Nina et Denis Robert, 90 mn, en salle