La_Boca_RED_ARMY_pcA_550À ma gauche, Viacheslav Fetisov, pilier de l’équipe de hockey sur glace de l’Armée Rouge dans les années 1980. À ma droite, Chris Kyle, sniper de l’armée américaine pendant la guerre d’Irak dans les années 2000. Leur point commun : héros national. Et sujet central de deux films : Red Army, un documentaire, pour le premier ; American Sniper, de Clint Eastwood, pour le second. Il ressort de la comparaison entre les deux un net avantage au premier, essentiellement pour la subtilité et la complexité du discours et des personnages.

Viacheslav Fetisov a fait partie de l’équipe de légende de hockey de l’Union soviétique. Avec elle, il a été deux fois champion olympique et sept fois champion du monde. Une success story qui cache d’autres enjeux, révélés au fil d’images d’archives et d’entretiens passionnants par le documentaire de Gabe Polsky. Celui qu’il mène avec ce champion hors catégorie, aujourd’hui âgé de 57 ans, sert de fil rouge. Son caractère entier, son goût de la provocation, son émotion à fleur de peau donnent un rythme et une densité précieuses au récit. On découvre tout d’abord que derrière cette équipe de joueurs surdoués, il y a eu deux entraîneurs aux philosophies radicalement opposées. Anatoli Tarassov était le plus atypique. Fetisov et ses coéquipiers l’ont connu à leurs tout débuts. Les joueurs étaient en effet recrutés dès leur plus jeune âge. Tarassov a donné son âme et son style à cette équipe. Avec une méthode étonnante : il s’inspirait aussi bien des joueurs d’échec (Anatoli Karpov témoigne des visites que lui faisait Tarassov) que des danseurs du Bolchoï… D’où un jeu basé sur le mouvement et les passes. Scotty Bowman, ex-entraîneur de la prestigieuse équipe américaine des Red Wings de Detroit, qui avait recruté à une période cinq joueurs soviétiques, confie à la caméra : « Je ne comprenais rien à ce qu’ils faisaient sur le terrain, mais je leur disais « surtout, ne changez rien ! » »

En 1972, Tarassov est viré et remplacé par Tikhonov, apparatchik modèle, dénué de toute empathie pour ses joueurs. Pendant des années, il va les cantonner onze mois sur douze dans un camp d’entraînement spécial où ils ne verront même pas leurs familles. Fetisov, par ailleurs très patriote et attaché à son pays, craque. Il veut jouer aux Etats-Unis. Cette séquence, racontée en détail, se déroule comme un épisode de feuilleton dramatique : son meilleur ami et partenaire de jeu le lâche, les autres joueurs le soutiennent publiquement, et lors d’une entrevue avec le tout-puissant ministre de la défense de Gorbatchev, il le défie comme personne n’a sans doute osé le faire. Ce même ministre, opposé à la Perestroïka, mènera une tentative de putsch contre Gorbatchev. Red Army montre très bien comment les enjeux sportifs, humains et politiques s’enchevêtraient. L’équipe nationale était une vitrine du régime. La fédération et les entraîneurs prenaient directement leurs ordres du politburo. Laisser partir un joueur pour les Etats-Unis aurait été vu comme un geste politique laxiste. Voire une trahison. Mais à force de volonté et de pressions – et pour une question d’image du régime – Fetisov y arrive. Il sera le premier d’une longue série.

Nouvel épisode tragique : alors qu’il est le meilleur joueur du monde, la greffe américaine ne prend pas. Le jeu est plus sommaire et brutal, et les Russes ne sont pas les bienvenus. La guerre froide n’est pas si loin. Une fois encore, il arrive à s’imposer et à remporter des titres. Le documentaire réussit, à travers son épopée, à rappeler à la fois le caractère totalitaire et oppressant du régime soviétique, ainsi que son art de manier les symboles, et la façon dont des hommes ont pu se battre pour préserver leur liberté et leur dignité, sans renier leur patriotisme ni leurs racines. La réalisation appuyée par un montage nerveux et fluide, mêle habilement trajectoires personnelles et perspectives historiques sur près d’un quart de siècle. Et réserve une fin étonnante, où l’on découvre le statut actuel de Fetisov…

American-Sniper-affichAvec American sniper, Clint Eastwood se concentre sur une période plus courte, celle des débuts de la guerre d’Irak, déclenchée en 2003. Il mêle également épopée personnelle et perspective politique. Mais les deux sont exposées sans vraie nuance. Surtout l’aspect politique : les Irakiens sont clairement présentés comme les « méchants » de l’histoire. Cela apparaît à travers la place donnée aux enfants irakiens. Dans deux séquences, ils apparaissent comme des fanatiques en culottes courtes. Le premier se jette contre les soldats américains avec une grenade que sa mère lui plaque dans les mains. Et l’on voit Chris Kyle le tuer. Avec des états d’âme, certes, mais le discours sous-entendu est qu’il a sacrifié cette vie pour sauver celle de plusieurs soldats… Le deuxième ramasse un lance-roquette et vise des soldats, avant de le laisser tomber et de partir. Un troisième enfant est, lui, victime d’horribles tortures… pratiquées par un combattant irakien, bien sûr. Jamais on ne voit d’Américains commettre d’actes suspects, de meurtres aveugles. Le fanatisme et les tortures ne sont que d’un côté. Tout cela sans jamais rappeler le contexte de cette intervention… ni ses conséquences. Une seule critique est à peine esquissée dans la lettre d’un soldat lue à son enterrement.

Quant à Chris Kyle, devenu « la légende » pour avoir tué plus de 250 Irakiens, si de nombreuses séquences le montrent perturbé par ce qu’il a fait et vécu, tout est rétabli à la fin du film, où il est montré comme un père et un mari aimant et parfaitement équilibré, qui donne de son temps aux associations de vétérans. C’est l’un d’eux qui le tuera. Et le film de se conclure sur les images d’archives de son enterrement national, où toute une foule s’est rassemblée le long du trajet du corbillard pour lui rendre hommage, drapeaux à la main. Quant à la réalisation, si elle est techniquement parfaite, elle est surtout parfaitement classique.

Clint Eastwood maîtrise son sujet quand il s’attache à des trajectoires individuelles, à des tourments personnels, où entrent en jeu des conflits intimes et philosophiques autour de la vengeance, de la fascination pour la violence ou la mort. Ces films-là dérangent autant qu’ils fascinent car ils nous renvoient à nos propres démons et laissent place au doute. Même dans ses fameux « Dirty Harry ». Ils abordent aussi les rapports conflictuels entre l’homme et la société. Et renvoient au mythe américain de l’individu contre le système. Ici, le soldat sniper est au service d’un projet politique précis et d’un pays qui le vénère. Il glorifie, à travers son parcours de « légende », un patriotisme guerrier digne d’une mauvaise propagande soviétique.

Red Army, documentaire américano-russe de Gabe Polsky, 85 mn

American sniper, film américain de Clint Eastwood, avec Bradley Cooper, 132 mn

(chronique publiée dans les Lettres Françaises – mars 2015)