Lenquête-AfficheChaque année les chiffres tombent, implacables, à travers différentes études, qui font toutes le même constat : les Français font de moins en moins confiance aux médias et aux journalistes. Un film va peut-être infléchir la courbe en 2015, le temps de souligner la qualité du travail accompli par quelques francs-tireurs. Denis Robert, dont l’histoire a inspiré L’enquête, de Vincent Garenq, est de ceux-là. Était… car il a depuis quelques années délaissé le terrain journalistique pour les galeries d’art contemporain, où il expose ses toiles, et les rayons des librairies, où il aligne ses romans et BD (1). Et où l’on finit toujours par retomber sur ce thème qui l’obsède et le poursuit – les jeux occultes de la finance et du pouvoir – depuis cette fameuse enquête qui le jeta en pleine lumière et qui faillit le brûler : Clearstream. Le film, construit comme un thriller, réussit l’exploit de rendre parfaitement fluide et compréhensible un sujet sur lequel Denis Robert a noirci des milliers de pages et qui figure parmi les plus complexes qui soient.

Ce qu’il a découvert en effet en débutant cette enquête, en 1999, c’est un système de comptabilité truquée utilisé par une catégorie d’établissements dont tout le monde ignorait l’existence, jusqu’aux juges spécialisés dans ces affaires : une chambre de compensation, sorte de banque des banques. Un mini-paradis fiscal niché à l’intérieur d’un gros paradis fiscal, en plein coeur de l’Europe : le Luxembourg. Le réalisateur a réussi, dans les quelques séquences les plus techniques où ces mécanismes sont décrits, à nous les rendre accessibles. Surtout, il captive notre attention en situant Clearstream à la place qui est la sienne, c’est à dire le maillon d’une chaîne où grandes entreprises et politiques ont la part belle. C’est d’ailleurs de là que part le récit : l’affaire de la vente de frégates à Taïwan, dans laquelle ont été impliqués l’entreprise Thomson (rebaptisée Thales depuis) et l’État français. Et qui a vu passer pas mal de mallettes d’argent, de main en main. Ainsi que quelques morts suspectes…

Ce que décrit bien le film, c’est la série d’obstacles auxquels Denis Robert va être confronté. Outre le mutisme des banques et la complexité de leur fonctionnement, il y a la complicité de la justice Luxembourgeoise, celle de cabinets d’audit, et l’inégalité de moyens : ces structures ont eu de quoi multiplier les poursuites et se payer des armées d’avocats (dont un certain Richard Malka, à l’époque avocat de Clearstream contre Denis Robert, miraculeusement mué depuis en avocat de Charlie Hebdo et de la « liberté d’expression »…), face au journaliste et à son éditeur, dont les moyens, financiers et psychologiques, ont très vite touché leurs limites.

S’il se retrouve au banc des accusés à côté d’un patron de maison d’édition et non d’un directeur de journal, c’est que parmi les obstacles, en figure un plus inattendu et plus pénible que les autres : ses propres confrères. Quand il a commencé à travailler sur les questions de corruption, à Libération, au milieu des années 1990, Denis Robert s’est trouvé bloqué par la direction. Il a alors décidé de claquer la porte. L’essentiel de son travail, il le réalisa en journaliste indépendant. Et au moment de la sortie du livre Révélations, sur Clearstream, certains confrères, au Monde notamment, ont descendu son travail en flèche. Petite morale buissonnière de l’histoire : les journalistes n’ont pas besoin d’internet, des gratuits ni de la crise pour bousiller leur métier, ils s’en chargent souvent très bien eux-mêmes…

Le film insiste peu, en revanche sur les responsabilités politiques, dans la circulation de cet argent sale, même si certaines séquences accusent clairement les principaux partis. Sans doute cela aurait-il un peu trop alourdi le scénario, déjà riche en strates et personnages. On voit même Vincent Peillon et Arnaud Montebourg, alors parlementaires, s’emparer de la question des paradis fiscaux avec panache. Un épisode qui semble aujourd’hui assez lointain : non seulement ils ont laissé tomber ce sujet, mais ils sont devenus les membres éminents d’un parti politique qui a contribué à nommer à la tête de la Commission européenne un certain Jean-Claude Juncker, ancien Premier ministre du Luxembourg, figure incontournable du dossier des paradis fiscaux, et symbole de leur impunité. Entre-temps, les deux jeunes brillants élus sont devenus (ex)ministres… Mais on revit surtout à l’écran la manipulation grossière exercée par Imad Lahoud sur les fichiers de Clearstream, que Dominique de Villepin, alors Premier ministre, utilisa pour nuire à Nicolas Sarkozy. Distorsion médiatique oblige, cette « affaire Clearstream » plutôt superficielle a connu un écho bien plus fort que l’autre, la vraie, qui demanda des années de travail à Denis Robert.

Le film – dont le journaliste a participé à l’écriture du scénario – nous plonge aussi dans sa vie familiale, bouleversée par la tournure violente que prit l’enquête (la pression des huissiers à son domicile, notamment, jusqu’à trois fois par jour). Ce qui permet de rattraper le spectateur entre deux séquences un peu plus techniques. La réussite de L’enquête, outre son rythme tendu, tient aussi à la formidable prestation de Gilles Lellouche, qui interprète Denis Robert, et qui confirme son talent de très très grande classe.

L’enquête, film de Vincent Garenq, avec Gilles Lellouche, Charles Berling, Florence Loiret-Caille, en salle.

1 : une BD accompagne la sortie du film : L’affaire des affaires, Laurent Astier et Denis Robert, Dargaud, 704 pages, 34,90 euros ; ainsi que l’exposition « Hors champs », jusqu’au 15 mars 2015, à la Galerie W, 44 rue Lepic, 75018 Paris.

(chronique publiée dans le numéro de février 2015 des Lettres Françaises)