2462109453_4f2b10ece7_zExtrait de la tribune publiée dans l’Obs, le 30/01/2014, par Frédéric Lordon, économiste, directeur de recherches au CNRS, et Jean-Pierre Dupuy, philosophe, professeur à l’université Stanford (Etats-Unis) :

« (…) Il y a beau temps que la sidérante absence de pluralisme des institutions de la science économique leur a donné un tour de dictature intellectuelle qui cadre mal avec les controverses naturelles de la science. La force institutionnelle de ce système est immense, qui réside dans ses propriétés d’intégration verticale: d’un bout à l’autre de la chaîne, de l’allocation des bourses doctorales jusqu’au prix Nobel, ne règne qu’une seule conception de la «valeur scientifique»: la conformité à la théorie des marchés, en laquelle tous se soutiennent, se reconnaissent et se renforcent mutuellement.

En quelques décennies, le renouvellement démographique a converti une majorité de départ en monolithisme achevé : les doctorants d’hier sont devenus les professeurs d’aujourd’hui qui nomment leurs pairs de demain. Et puis, internationalement, «élisent» leur prix Nobel, dont les bulles redescendent en cascade tout au long de la pyramide. Toute pensée critique a déserté l’université économique. Il n’y a plus qu’à laisser jouer les effets d’attrition démographique pour y éteindre complètement toute hétérodoxie.

On ne peut pourtant pas dire que le bilan historique de la pensée orthodoxe soit glorieux. Quelles qu’en soient les nuances internes, c’est bien elle qui a fourni les justifications de la «science» aux profondes transformations structurelles des économies depuis trois décennies, dont le brillant résultat est offert à qui a des yeux pour voir. Cette «science»-là ne défendait-elle pas jusqu’en 2008 la thèse de l’efficience des marchés financiers – qu’elle a largement contribué à déréglementer et à installer à une échelle inouïe ? (…) »