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C’est un bout de terre perdu au nord de Paris, entre les aéroports de Roissy et du Bourget, et les villes de Gonesse (Val d’Oise) et d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Un endroit où personne ne s’arrête. Excepté quelques employés de bureau et des agriculteurs qui cultivent des céréales sur ces terres très fertiles.

Dans un peu moins d’une dizaine d’années doit surgir au cœur de ce no man’s land un projet pharaonique porté par Auchan : Europa City. Prêt à investir 2 milliards d’euros, le groupe dirigé par Vianney Mulliez veut y créer un centre de loisirs et de commerces destiné à accueillir 26 millions de visiteurs annuels. Soit dix millions de plus qu’Eurodisney, situé à 25 kilomètres de là.

Ce nouveau temple de la consommation se présente en trois volets. Culturel d’une part, avec 50 000 m2 où l’on trouvera des salles de spectacle, un hall d’exposition et un cirque. Commercial, d’autre part, avec 500 boutiques réparties sur 230 000 m2, auxquelles il faut ajouter 20 000 m2 de restaurants et 2700 chambres d’hôtel. Et comme Europa City se veut à la pointe de la modernité, on y trouvera des « concepts commerciaux innovants » tels que des « magasins spectacles », des « boutiques éphémères » ou encore des « lieux participatifs de création de produits »…

Enfin, une place importante sera accordée aux loisirs, avec, sur 150 000 m2, un parc aquatique, un parc d’aventures et… une piste de ski. Sur le modèle des centres commerciaux géants des émirats arabes.

Interrogés sur les raisons qui ont motivé ce dernier choix, les responsables d’Europa City ne nous ont pas répondu. Ni d’ailleurs aux autres questions que soulève ce projet (précisons également que ni le maire de Gonesse, Jean-Pierre Blazy [PS], porteur du projet, ni le président du groupe EELV à la région Île-de-France, Mounir Satouri, opposé au projet, n’ont souhaité nous répondre).

La première question concerne l’emploi. À lire les documents de présentation officiels, cet ensemble devrait créer pas moins de 24 000 emplois directs, répartis en deux grands postes.

D’un côté, 12 500 emplois seraient générés par le chantier, planifié sur quatre ans. De l’autre, 11 500 postes seraient à pourvoir pour l’exploitation permanente du site. Les documents précisent bien qu’ils seront « prioritairement destinés aux populations locales ». Ce qui offrirait une véritable respiration pour les villes voisines où le taux de chômage dépasse les 17 %.

Des prévisions qui s’appuient sur une étude publiée en novembre 2011 par le cabinet Sémaphores. « Ces chiffres sont incomplets et fantaisistes », conteste Jacqueline Lorthiois, économiste et urbaniste, membre actif du Collectif d’opposition à Europa City. Forte de son expérience professionnelle dans des cabinets d’études, cabinets ministériels et collectivités locales, elle a accumulé un nombre impressionnant de données, issues pour la plupart de l’Insee, qui relativisent promesses et annonces officielles.

« Aucun chantier en France n’a réquisitionné autant de travailleurs, précise-t-elle. Pour la construction du Tunnel sous la manche, autrement plus longue et complexe que celle d’Europa City, moins de 10 000 emplois ont été créés. Surtout, on sait parfaitement que sur ces grands chantiers, les constructeurs font appel à des travailleurs européens à travers des filiales installées dans les pays de l’Est notamment. Si ce chantier arrive à fournir du travail à 2000 travailleurs locaux, ce sera un miracle ! »

L’autre moitié des postes pose d’autres problèmes, liés à la formation. « La plupart des chômeurs des villes voisines, à Gonesse notamment, sont sous-qualifiés, souligne Jacqueline Lorthiois. Or la plupart des emplois qui seront proposés sont de niveau bac + 2 au moins. Ils ne s’adresseront pas à la population locale. » Un constat validé par l’étude d’un autre cabinet, Ecodev-conseil, qui souligne par exemple que la maîtrise de l’anglais sera « incontournable », avec « un bon niveau de pratique ».

Chercheuse au Centre d’études urbaines de l’Université d’Amsterdam et auteur d’un volumineux rapport sur Europa City publié début 2014 – « Europa City, l’implantation d’un grand projet privé dans le cadre du Triangle de Gonesse » -, Camille Gardesse confirme : « La construction d’Europa City, en tant que bassin d’emplois, est présentée comme une aubaine pour les populations locales. Cependant, tout cela ne sera possible que si la région investit massivement dans la formation des jeunes (30 % des jeunes dans cette zone sont sans qualifications) ». Or la région n’a rien programmé pour l’instant sur ce point.

Troisième élément à prendre en compte : les emplois qui seront détruits dans les zones voisines par Europa City. Le commerce local et la restauration notamment devront affronter une rude concurrence. Même si les chiffres avancés étaient réalistes, ils ne peuvent servir de bilan. Il faut leur soustraire les emplois perdus en route. Ce qu’aucune étude n’a chiffré, ni à Sémaphores ni à Ecodev.

La deuxième grande question concerne les transports. Pour être viable, Europa City devra voir se réaliser deux projets liés au Grand Paris : le prolongement du RER D et l’ouverture d’une station de métro à Gonesse. Elle ferait partie de la ligne 17, l’une des trois nouvelles prévues par le Grand Paris Express pour relier entre elles les villes de banlieues, sur plus de 200 km. Si le premier est plutôt parti sur de bons rails, le second semble mal engagé.

En effet, l’une de premières mesures prises par le gouvernement Ayrault, après l’élection de François Hollande en 2012, a été de réduire le budget du Grand Paris d’un milliard d’euros, et d’annoncer que le projet de métro serait repoussé de plusieurs années.

Ce qui a été confirmé le 4 juillet 2014 par les annonces de la Société du Grand Paris : les premiers tronçons des nouvelles lignes 15, 16 et 17 entreront en service à partir de 2023. L’ouverture de la ligne 17, et de sa station Triangle de Gonesse, est prévue, elle, pour 2025. Soit trois ans après l’ouverture d’Europa City ! Et cela, sans compter les retards habituels pour ce type de chantier.

À travers ces doutes et ces incohérences, c’est l’absence de vision des politiques en matière d’aménagement et de développement local qui transparaît. Et qui laisse ainsi le champ libre au premier gros investisseur venu.

Ce que souligne Camille Gardesse dans son rapport : « tous les acteurs se plaignent d’un “manque de gouvernance sur le territoire” et dénoncent le problème du “soutien politique”. Les différents acteurs soulignent la difficulté d’“agir” dans des circonstances où l’on constate une forte fragmentation des intérêts entre public et privé sur le territoire (…) L’acteur privé a la capacité d’influencer les choix stratégiques et les priorités de développement pour le territoire. »

Avec un autre acteur très souvent oublié dans ces jeux de pouvoir et d’influence entre public et privé, et qui est pourtant le premier concerné : les habitants.

« Les conditions d’un débat public ne paraissent pas réunies, constate Camille Gardesse. Depuis le début, le projet a été planifié à huis clos, sans implication de la société civile ni sollicitation des représentants des populations locales ou des agriculteurs dans les réunions de planification du projet. » Dans ces conditions, difficile de dire s’il y aura de la neige à Gonesse.

Luc CHATEL