3117549093_94af8ba144_zExtrait d’une tribune de Roberto Saviano publiée dans Libération le 20 janvier 2015, « Rendez-vous au prochain attentat »

« Un peu partout, on entendait des critiques à mi-voix contre les caricatures publiées par Charlie, on disait que les dessinateurs poussaient le bouchon pour stimuler les ventes et rétablir la situation économique du journal : un humour massif et sans nuances, voire indélicat, a plus de prise, il saute tout de suite aux yeux. Mais il est vrai que le blasphème est un droit, quand certaines questions de principe se posent, et ce droit lui-même devient dès lors intouchable. Rappelons que bien des journaux qui ont critiqué les prétendus excès de Charlie Hebdo publient toutes sortes de ragots, et violent, sans aucune pudeur, le droit au respect de la vie privée, ce que Charlie n’a jamais fait. On ne devrait jamais se taire ou pratiquer l’autocensure par crainte d’être victime de chantage, menacé, haï, voire assassiné, c’est indiscutable.

L’Europe actuelle oublie de défendre la liberté d’expression. Cet oubli ne signifie pas qu’elle a renoncé à ce droit, mais qu’elle l’a négligé, qu’elle a fait preuve d’inertie, jusqu’au jour aux certains l’ont enterré sous une montagne de projectiles. Le problème ne se pose pas que dans le cas du terrorisme islamiste, mais aussi dans celui des affaires mafieuses : les gouvernements hésitent, les tribunaux considèrent les mécanismes de menace comme des délits périphériques, ne les condamnant que quand le sang a été versé.

Je m’interroge : sait-on combien de journalistes sont morts l’année dernière ? Soixante-six. Et cent soixante-dix-huit autres ont été arrêtés.

En Turquie, vingt-trois journalistes sont en prison uniquement parce qu’ils ont écrit dans un journal critique à l’égard du gouvernement. »