affiche_fete_des_AMAP_de_Provence-a141dExtrait d’un texte d’Eric Dupin, journaliste, auteur de Les Défricheurs, voyage dans la France qui innove vraiment (la Découverte), publié sur Slate.fr.

« (…) Les défricheurs n’ont pas conscience de leur force. Ils se vivent généralement comme des gens en marge de la société, sans se rendre compte de leur nombre ni de leur influence potentielle. Ces innovateurs sous-estiment fréquemment l’impact qu’ils pourraient avoir si leurs réalisations étaient mieux connues. Dans le contexte chaotique de crise interminable, avec son lot de frustrations et de stress, l’idée que l’on puisse vivre plus sainement, plus tranquillement, est dotée d’un fort potentiel de séduction.

Une fraction notable de la jeunesse hésite à se plier aux règles d’un système aliénant et s’interroge sérieusement sur l’opportunité d’y échapper, même au prix de sacrifices financiers. De nombreux salariés, mal à l’aise dans un travail en dissonance avec leurs propres valeurs, sont prêts à une reconversion professionnelle qui leur ferait retrouver une cohérence de vie. Nombre de défricheurs que j’ai rencontrés ont rompu avec une vie sociale antérieure matériellement plus confortable mais moralement moins épanouissante. (…)

A vrai dire, la cohorte des défricheurs appartient à une certaine élite au sens propre du terme. Elle ne brille pas par sa supériorité en termes d’argent ou de pouvoir, mais peut se revendiquer d’appartenir au groupe des «meilleurs» du point de vue de l’éthique sociale et écologique. Le «mouvement convivialiste» dont parle Patrick Viveret est composé de ceux qui ont compris que la «joie» est un «sentiment beaucoup plus profond que le plaisir». La première, «à la jonction d’un chemin personnel et d’une transformation sociétale», apporte plénitude et apaisement, tandis que le second, exigeant toujours plus d’excitations, est générateur de frustrations sans cesse renouvelées. Encore faut-il reconnaître qu’atteindre une telle sagesse n’est pas si facile. Cela suppose d’avoir décidé d’opérer un travail exigeant sur soi et de l’avoir mené à bien. C’est en ce sens que cette mouvance peut être qualifiée d’élitiste (…) »