Affiche_TIMBUKTU_HD      Sur une piste invisible, zigzaguant entre les dunes, une jeep poursuit une gazelle. A son bord, des hommes lui tirent dessus à l’arme automatique, avec une consigne: « Ne la tuez pas, il faut la fatiguer ». Cette poursuite absurde et brutale qui ouvre le film d’Abderrahmane Sissako, Timbuktu, est comme le prélude d’une course plus sauvage encore, entamée par les mêmes hommes, quelques kilomètres plus loin, dans la ville malienne de Tombouctou. Là, leurs cibles sont les habitants. Ceux qui ne respectent pas les nouvelles règles instaurées arbitrairement par ce groupe qui se réclame de l’islam. Et qui peuvent voir leur sort réglé de façon beaucoup plus expéditive que celui de l’animal : lapidations et peines de mort y sont prononcées à la chaîne par des tribunaux arbitraires prétendument islamiques.

      Timbuktu déroule la chronique quotidienne de cette terreur instaurée par une poignée de fanatiques dont la religion sert de prétexte à la conquête du pouvoir et des corps. La puissance du film tient à l’équilibre trouvé entre un réalisme très documenté, parfois difficilement soutenable, et de nécessaires respirations poétiques. L’une des scènes les plus éprouvantes est inspirée d’un fait réel, qui a servi de détonateur au réalisateur, résolu à faire ce film après en avoir pris connaissance : en juillet 2012, à Aguelhok, au Mali, un couple a été lapidé à mort parce qu’il ne s’était pas marié religieusement. Abderrahmane Sissako a voulu réagir au silence qui a entouré ce fait divers sordide. Le réalisateur mauritanien de 53 ans décrit très bien le profil de ces hommes, souvent aussi écervelés que fanatiques, qui traquent dans les rues de la ville, jour et nuit, les moindres notes de musique (interdite), qui obligent les femmes à porter des gants, qui fument en cachette et qui discutent de football tout en interdisant à la population d’y jouer. Ici intervient l’une des plus belles scènes, superbement filmée : une partie de foot avec un ballon imaginaire. Magnifique invention de cinéaste, et ode allégorique à la résistance pacifique.

      La très belle trouvaille narrative d’Abderrahmane Sissako a été de choisir un berger nomade comme personnage principal de son récit. Ce dernier vit dans le désert avec sa femme et sa fille selon des habitudes qui semblent avoir échappé à la modernité, jusque dans sa façon, très archaïque, de rendre justice. Un archaïsme qui sera très vite rattrapé, et dépassé, par celui des islamistes. Si le portrait que le réalisateur dresse d’eux est particulièrement féroce, il n’est que le reflet d’une réalité qui dépasse aujourd’hui toutes les fictions, tant par l’étendue géographique de leur emprise, d’Irak en Syrie, que par la cruauté de leurs pratiques (meurtres, lapidations, séquestrations, diffusion de vidéos abjectes via internet…). La férocité du réalisateur est d’autant plus efficace qu’elle ne néglige pas les nuances : Abderrahmane Sissako fait par exemple de l’imam de la mosquée de Tombouctou l’un des rares opposants à ces extrémistes, qui tente de les raisonner et de leur faire un peu de « théologie pour les nuls ».

      Le succès critique et public rencontré par ce film salutaire – pourtant reparti quasiment bredouille du dernier festival de Cannes où il a été présenté en sélection officielle et nommé pour la Palme d’Or – est plutôt bon signe. Le silence médiatique et politique qui entoure la situation malienne – revenue quasiment à l’identique de celle qui existait avant l’intervention militaire française – et l’impuissance à freiner l’avancée de Daech en Irak et en Syrie, ainsi que les fantasmes et les peurs que ces mouvements politico-religieux font naître dans les esprits (islamophobie, xénophobie, conflits de civilisation…) le sont beaucoup moins.

Timbuktu, film d’Abderrahmane Sissako, avec Ibrahim Ahmed dit Pino, Toulou Kiki, Abel Jafri, 97 mn, en salle

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128118         Avec la French, le cinéma français prouve une nouvelle fois sa difficulté, voire son incapacité à traiter avec rigueur les grands crimes et faits divers de l’époque – ce qui fut pourtant une spécialité française, que l’on songe à Boisset ou Chabrol, entre autres. Les cinéastes s’emparent souvent d’événements anciens, datés. Comme s’ils tenaient à tout prix – et leurs producteurs avec – à épargner les pouvoirs en place – politiques, médiatiques, judiciaires… Ici, il s’agit de l’assassinat du juge Michel, à Marseille, en… octobre 1981. Le film repose sur l’opposition entre deux caractères forts : le juge Jean-Pierre Michel (Jean Dujardin) et le parrain marseillais Gaëtan Zampa (Gilles Lellouche), patron de la french connection, qui fut le principal fournisseur des Etats-Unis en héroïne dans les années 1970.

        Film d’action pur, la French ne nous dit rien, ou si peu, des implications et protections politiques, judiciaires et policières, ni même d’ailleurs des rouages précis de l’organisation maffieuse, ou de la psychologie de ses chefs. Il enchaîne les clichés déjà vus mille fois sur l’honneur, la famille, l’amitié… Sans parler d’une direction d’acteur faiblarde, compensée par un Gilles Lellouche excellent – bien meilleur que Jean Dujardin, plutôt lisse et souvent à côté de son personnage… qui ne se révèle que dans les films où il est dirigé à la baguette (par Bertrand Blier, par exemple) – et des seconds rôles en or : Benoît Magimel, Céline Sallette, Cyril Lecomte, Gérard Meylan, Bernard Blancan.

La french, film de Cédric Jimenez, avec Jean Dujardin, Gilles Lellouche, 135 mn, en salle

(Chronique publiée dans les Lettres françaises, janvier 2015)