photoTrès bon portrait de l’avocat Jean-Pierre Mignard, ami intime et conseiller de François Hollande, dans le Canard enchaîné de la semaine : « un peu cintré », confie un de ses amis ministre; « à l’arrogance pateline », souligne un de ses confrères; « fou furieux », constate Jean-Michel Dumay, le rédacteur en chef de Témoignage chrétien, dont J-P Mignard est codirecteur de la rédaction.

Cet article décrit beaucoup plus qu’un parcours individuel. C’est celui d’une époque : ces trente dernières années, qui ont vu le sens des affaires et les intérêts individuels remplacer le sens des valeurs et les engagements collectifs. Le portrait d’une désagrégation, en somme; voire d’une déchéance. Celle d’un avocat, donc, passé par le cabinet prestigieux d’Henri Leclerc et artisan de la « doctrine Mitterrand » de 1985 qui accorda l’accueil français aux anciens militants radicaux italiens poursuivis pour terrorisme, et qui puise désormais l’essentiel de sa clientèle dans les réseaux du socialisme au pouvoir (la Mairie de Paris, où son associé Patrick Klugman est devenu adjoint au Maire chargé de l’international…; les Taxis G7, longtemps dirigés par Jean-Jacques Augier, autre ami très proche de Hollande), les grandes entreprises (EDF), les restes de la Françafrique (lire le dossier de Jeune Afrique ) ou encore l’ambassade du très progressiste Qatar…

Portrait politique d’une époque, à travers le parcours de cet ancien militant du PSU, passé par le maoïsme de la Gauche ouvrière et paysanne (GOP), puis par quasiment toutes les écuries socialistes (Delors, DSK, Royal, Hollande…). Membre fondateur des Gracques, il prône désormais l’alliance du PS avec le centre droit. Sans grand succès : son dernier appel à une grande coalition nationale, lancé le 31 décembre 2014 sur sa page Facebook a reçu… 13 soutiens. Une alliance sans grand intérêt, surtout : ce ne sont là que des stratégies d’appareils, à la remorque de la réalité politique du moment : Manuel Valls n’est-il pas en train de démontrer qu’il n’a nul besoin de s’allier avec le Modem ou l’UDI pour mener leur politique ?

Portrait d’une époque ingrate, également : ces grands appels lancés par l’ami du Président sonnent comme les échos d’une frustration : contrairement à ses alter ego « hollandais » avec qui il avait fondé les clubs Témoin, Jean-Yves le Drian et Jean-Pierre Jouyet, Jean-Pierre Mignard ne s’est vu récompensé d’aucune fonction ni d’aucun titre prestigieux une fois leur champion parvenu à l’Elysée.

Portrait d’une époque qui ose tout. Dans la réponse à l’article du Canard enchaîné qu’il a publiée sur son blog de Mediapart (dont les commentaires ne plaident pas vraiment en sa faveur…), on apprend que Jean-Pierre Mignard donne des cours de déontologie à l’école de journalisme de Sciences Po Paris (celle-là même qui a vu récemment sa directrice reconnaître des actes de plagiats répétés dans nombre de ses chroniques). Le professeur de déontologie pourrait suggérer à ses étudiants les cas pratiques suivants :

– que penser de l’indépendance d’un journal dont le directeur de la rédaction serait l’ami et le conseiller du président de la République – dans un pays qui ne serait ni l’Ouzbékistan ni Cuba ?

– que penser du directeur de la rédaction d’un journal qui commanderait – sans demander l’avis du rédacteur en chef – un article sur la remise de la légion d’honneur, par ce même président, à son ami et conseiller ?

– que penser du directeur de la rédaction d’un journal, par ailleurs avocat, qui organiserait les réunions de rédaction dans son cabinet ?

Quelques pistes de réflexion se trouvent dans un texte publié sur Rue89