int-25_9_14-Flyer-A4-sans-date-_Pôle-emploi-ne-quittez-pas-_-Docks-66-©-Monelle-Baude      Ils sont en première ligne, mais on ne les voit jamais. Ou rarement. Pas assez nombreux, sans moyens, sans vrai pouvoir, les employés des agences Pôle Emploi ont pour mission quotidienne de faire des miracles avec des bouts de ficelle. La réalisatrice Nora Philippe a choisi de les placer au coeur de son documentaire Pôle Emploi, ne quittez pas ! Pour cela, elle s’est établie dans une agence de la banlieue parisienne, à Livry-Gargan (Seine Saint-Denis), où le taux de chômage est représentatif de la moyenne nationale, autour de 10 %. Elle n’a posé ni commentaires ni musique sur ce qu’elle a filmé. Petit à petit, elle nous fait découvrir les coulisses, ce qu’il se passe dans les bureaux, ceux des conseillers qui reçoivent les demandeurs d’emploi, comme ceux de la direction de l’agence.

Dans les premiers, les échanges sont souvent compliqués (pas d’offres à proposer…), parfois expéditifs voire indélicats. A l’image de ce conseiller qui parle du jeune chômeur présent dans son bureau, avec un conseiller du bureau voisin, en usant de formules peu diplomates (« ils ne valent rien, ses diplômes », etc.), la porte ouverte, ou de cette autre qui répond sans ménagements à son interlocutrice, soucieuse de savoir ce que va devenir sa demande de dossier, et qui et finit par lui raccrocher au nez. Dans les seconds, on reçoit les directives de la hiérarchie : faire du chiffre, assurer la rentabilité, développer la relation-client… Un vocabulaire tout droit sorti des écoles de commerce.

A ces injonctions de performances chiffrées, s’ajoute la lourdeur et la complexité – voire l’absurdité – du fonctionnement de la machinerie administrative : de la même poignée de porte qui cède pour la 3e fois en quelques mois parce qu’elle a été mal réparée, aux dossiers et sous-dossiers à remplir en fonction de dénominations codées par des abréviations obscures, qui remplissent des cartons qui remplissent une pièce entière du sol au plafond. Certains employés essaient d’introduire un peu de logique et de rapports humains non formatés dans ces mécanismes qui en manquent tant. Ce faisant, ils se heurtent bien souvent à des murs.

Parfois, des échanges étonnants surgissent, tel celui qui se déroule à l’accueil avec un enfant d’une douzaine d’années, qui sert d’interprète à ses parents sourds et muets. Une impressionnante et touchante séquence volée… Elle s’intègre d’autant mieux que la réalisatrice n’a pas voulu tomber dans des travers misérabilistes, ni angéliques. D’une part, les scènes sont en permanence baignées de lumière, cette agence étant située un peu en hauteur et parée de nombreuses vitres. D’autre part, la caméra prend le temps de se poser sur les visages, de capter les silences, tout en nous faisant bien percevoir le stress voire l’angoisse qui rôdent, chez les chômeurs comme chez les employés. Enfin, elle filme ces derniers en laissant place à leur spontanéité, leurs maladresses, leurs défauts. Ce qui démontre aussi que cet infernal rouleau compresseur administratif n’est pas arrivé à les broyer totalement.

http://http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19548409&cfilm=230625.html

Pôle emploi, ne quittez pas !, documentaire de Nora Philippe, 78 minutes, en salle

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332744       A Los Angeles, un jeune homme un peu rustre, sans états d’âme et plutôt rusé passe des petits vols en tout genre à la réalisation de sujets pour les journaux télévisés. Avec une spécialité, celle qui rapporte le plus : les faits divers. Et un défi : pour toucher le jackpot, il faut être le premier sur la scène de l’accident ou du crime. Plus le crime sera glauque, plus il paiera. Night Call, de Dan Gilroy, est un film étonnant, qui, avec peu de moyens, démontre une belle maîtrise de l’image et de la direction d’acteur et délivre une critique radicale et bienvenue de certaines dérives médiatiques. Plus particulièrement celle de la course à l’audience, qui peut pousser certaines chaînes et certains journalistes à se comporter en rapaces.

Construit comme un polar, avec un scénario à la noirceur poussée à l’extrême, qui se termine en véritable carnage, le film peut sembler caricatural dans son propos, qui assimile ces journalistes à des meurtriers en puissance. Sans doute un peu plus de nuance aurait-elle encore mieux servi la critique. Mais la logique dévoilée ici, celle d’une quête d’information spectaculaire qui devient totalement dénuée de sens et de morale, est tout à fait pertinente. La réalité rattrape d’ailleurs très vite la fiction quand, de retour devant un écran d’ordinateur quelques minutes après la fin du générique, on voit s’afficher ce message parmi quelques mails : « Document BFMTV : la victime de l’agression à Créteil livre son témoignage en exclusivité »

Night Call

Night call, film américain de Dan Gilroy, avec Jake Gyllenhaal, Rene Russo, Riz Ahmed, 1h57, en salle

(chronique parue dans les Lettres Françaises, déembre 2014)