LE PARADISL’époque serait à l’insurrection, entend-on parfois; les temps seraient pré-révolutionnaires, prédisent certains. Pour ce qui est du cinéma, rien n’est moins sûr. Il suffit, pour s’en convaincre, de compter les très rares et très clairsemées salles de l’Hexagone où est projeté le Paradis, dernier film de l’un des cinéastes les plus subversifs et bouleversants du moment, Alain Cavalier.

Le réalisateur, âgé de 83 ans, poursuit la voie entamée il y a quelques années déjà, par laquelle il a réinventé sa grammaire et rendu son message à la fois plus léger et plus dense, plus direct et plus poétique. Tout a commencé après Thérèse (1986), cet incroyable et inattendu succès, qui reste le film le plus connu et le plus primé du réalisateur. Progressivement, avec Portraits (1991), la Rencontre (1996), Vies (2000), il a rompu quelques uns des socles de son cinéma, devenus aussi des piliers incontournables de cette industrie, et qui se partagent en trois ou quatre grandes axes : moyens techniques, argent, scénario, environnement (production, communication, presse).

Le progrès technique aidant, il s’est mis à filmer avec des mini-caméras, comme on peut en trouver aujourd’hui dans beaucoup de foyers. S’il est toujours soutenu par un « grand producteur », Michel Seydoux, il ne court pas après les médias (qui le lui rendent bien, à quelques exceptions près) et ne fréquente guère les gensdecinéma. Surtout, il a fait exploser les codes traditionnel du récit sur grand écran.

D’une part, en ne faisant plus appel à des comédiens professionnels – sauf exception, magistrale, avec Vincent Lindon, dans Pater (2011). D’autre part, en mêlant habilement réel, songes et poésie ; intime et universel.

« L’innocence, le cinéaste en a perdu une partie, dit-il. C’est si délicat à repérer autour de soi, si difficile à ne pas perdre au tournage. »

Ce nouveau cinéma qu’il nous donne à voir avait déjà été superbement concentré dans un film au titre manifeste : le Filmeur (2004). Avec le Paradis, il pousse un peu plus loin ce fascinant mélange d’épure et de sophistication, de légèreté et de densité. Comme souvent avec lui, la mort est très présente. Et s’annonce ici dès le début, avec un bébé paon. Alain Cavalier lui a fait un petit mémorial, au pied d’un arbre, avec une pierre et deux grand clous, qu’il avait d’abord trempés dans du Coca Cola pour en ôter la rouille.

Une séquence qui contient toute la promesse de son art : les éléments les plus banals, quotidiens et concrets s’intègrent tout naturellement dans une allégorie philosophique de la nature et de la vie. La modestie de son matériel de tournage n’atténue en rien la précision, l’extrême finesse de son art. Le cadrage, la lumière, le rythme, la prise de son… tout est millimétré et d’une formidable justesse. Tout comme les mots qu’il prononce, presque chuchotés, murmurés, qui nous amènent au plus près de lui.

S’il est question de mort en ouverture, il sera ensuite question d’enfance. Les principaux supports qu’il utilise pour nous raconter des histoires sont des jouets – car c’est bien de cela qu’il s’agit : Alain Calvalier n’a d’autre ambition que de nous raconter des histoires, le filmeur est aussi un raconteur. Dans le silence et la pénombre, il filme des peluches, à peine éclairées à la bougie, qui semblent soudain perdre leur naïve apparence et s’épaissir d’innommables et innombrables mystères, nourris de toutes les confidences enfantines entendues au fil des ans.

Ces jouets, on les retrouve au coeur de deux grandes histoires qu’Alain Cavalier s’est mis en tête de nous raconter. Elles ne sont pas de lui. Mais l’ont visiblement marqué. Et pour cause : il s’agit des deux plus grands récits fondateurs de l’humanité, l’Odyssée et la Bible. En s’appuyant sur trois fois rien, un gros lapin en bois, un petit robot rouge, une chouette, Alain Cavalier va nous transmettre des éclats de ces récits, avec ses propres mots, choisis, simples, parfois comiques, toujours justes, touchants. Nous voilà embarqués à sa suite aux côtés de Moïse, Ulysse, Athéna…

Avant que le film commence, les six ou sept privilégiés qui avaient poussé ce matin d’octobre les portes de l’unique cinéma lyonnais à programmer le Paradis (la moitié avait moins de trente ans, l’autre plus de soixante-dix), ont découvert, parmi les bandes annonces, les premières images du prochain Ridley Scott, à sortir le 24 décembre. Le thème : Moïse. Tout ce qu’Alain Cavalier fuit et refuse s’y trouve condensé : effets spéciaux, stars, figurants par centaines, outrance des images et du son… Quelques secondes d’abrutissement et de furie qui, en fait, nous ont rassuré : Alain Cavalier est bel et bien resté du côté du cinéma. Et sur ce coup-là, son petit robot met Hollywood k-o.

Le Paradis, film d’Alain Cavalier, 1h10, en salle

(Chronique parue dans les Lettres Françaises, novembre 2014)