520713Après quinze ans passés en prison suite à un vol de nourriture qui a mal tourné, Fred, l’aîné de trois garçons, revient dans sa famille. Et dans son campement. Fred est yéniche, une branche des gens du voyage issue de l’Europe centrale. Mais en quinze ans, les siens sont devenus chrétiens. Et son petit frère, Jason, s’apprête à se faire baptiser. Fred, lui, n’a rien perdu de sa rage ni de ses démons.

Avec Mange tes morts, Jean-Charles Hue réalise un film étonnant, qui fascine autant qu’il déstabilise. Le registre oscille entre la pure fiction et l’hyperréalisme. Le scénario est celui d’un film noir, avec ses codes : vitesse, flingues, violence, confrontation avec les forces de l’ordre, fraternité virile, liens du sang, personnages marginaux…

L’action est resserrée dans un temps très court, celui d’une nuit, qui permet de poser une atmosphère d’autant plus trouble qu’elle se déroule dans une de ces régions de France périurbaine, que l’on dit « invisible », au Nord de Paris, dans l’Oise. Région touchée de plein fouet par la crise. Les paysages sont composés de vastes champs de céréales plantés de pylônes électriques (où deux personnages vont chasser le lièvre à moto !), de bâtiments en ruine, de routes et de voies ferrées désertes…

Pas étonnant que le réalisateur ait soigné ces détails, car son film penche aussi fortement du côté du documentaire. Aucun des principaux comédiens n’est professionnel. Il s’agit de yéniches que Jean-Charles Hue a rencontrés il y a près de 20 ans, et qu’il fréquente régulièrement depuis… ayant appris qu’il avait un lien de parenté avec eux. Ils étaient déjà au cœur de son précédent film, La BM du Seigneur, sorti en 2010, qui devait initialement être un documentaire composé en partie de la matière recueillie au long de ces années avec eux. Si la fiction est bien présente, notamment dans la construction narrative, classique mais efficace, le réel transparaît à travers la spontanéité, le naturel des acteurs. Leur débit, leurs gestes, leurs interactions non calculées, non maîtrisées.

Cela aurait pu être une faiblesse. Mais c’est au contraire ce qui donne toute la singularité, la puissance même du film. Pour deux raisons notamment. D’une part, ces hommes-là ont de vraies tronches et de vrais tempérament. Ce sont des acteurs-nés qui bouffent l’écran. Ils ont aussi un sens du dialogue et de la répartie exceptionnel. D’autre part, la confiance instaurée avec le réalisateur au long de ces années lui a permis d’obtenir le minimum de direction d’acteur nécessaire à la cohérence du film. Ce qui aurait été sans doute plus difficile pour un autre. Et ce qui permet de valoriser encore plus, en l’encadrant, leur capacité d’improvisation.

La psychologie des personnages est par ailleurs assez finement dessinée. Derrière l’opposition binaire entre le Bien et le Mal, illustrée par l’oppostion entre Fred, voyou non repenti, et les chrétiens du camps rassemblés autour du pasteur, et concentrée dans le personnage de Jason, qui aimerait « profiter de [sa] jeunesse » avant de se faire baptiser, apparaissent des failles familiales plus profondes, et une critique d’un système judiciaire parfois capable de créer de l’ultra-violence. Cette critique ressort notamment dans une scène impressionnante, où l’on voit Fred affronter seul un barrage de policiers, mais les affronter par les mots cette fois, et se confier à eux comme il ne l’avait sans doute jamais fait avec personne auparavant, dans une ambiance crépusculaire.

Mange tes morts, un film de Jean-Charles Hue, avec Frédéric Dorkel, Jason François, Michaël Dauber, 94 mn

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afficheIgnorée depuis toujours par les politiques de santé publique, et plus globalement par une société qui ne veut pas la voir, la question de l’autisme laisse de nombreuses familles seules et désemparées aussi bien face au diagnostic qu’à l’accompagnement. Certains lieux existent cependant, qui permettent aux enfants et à leur famille, non seulement d’être entourés mais aussi de faire parfois de véritables progrès. La rose verte, hôpital de jour à Alès (Gard), est de ceux-là.

Le réalisateur Bernard Richard, touché par l’autisme dans sa famille, a pris le temps de s’intégrer aux enfants comme à l’équipe des soignants. Il nous fait voir ainsi le minutieux processus d’accompagnement, riche de nombreuses activités (danse, peinture, musique…), qui permet à la fois de constater la qualité du travail réalisé auprès des enfants, dont témoignent certains parents, et de mieux approcher et comprendre, dans les limites de l’exercice, ce trouble du développement si particulier et multiple. Si le film n’insiste pas trop sur le sujet, il faut tout de même souligner que la Rose verte s’inscrit dans une thérapie de type psychanalytique, qui s’oppose au courant comportementaliste, ce dernier connaissant depuis quelques années une certaine audience, notamment autour de la méthode dite du packing (qui consiste à enrouler l’enfant nu dans un linge mouillé et froid).

Ce film a été notamment motivé en réaction à une proposition de loi déposée en 2012 par un député UMP, Daniel Fasquelle, visant à interdire la psychanalyse dans les hôpitaux de jour accueillant des personnes autistes et à généraliser les « méthodes éducatives et comportementalistes ».

Les enfants de la Rose verte, un documentaire de Bernard Richard, 95 mn

(Chronique parue dans les Lettres Françaises, octobre 2014)