98206253_oPremier long métrage de Thomas Cailley, réalisateur trentenaire diplômé de la Fémis, les Combattants a été présenté au Festival de Cannes 2014, où il a fait sensation. Mais d’où il est reparti sans grosse récompense – si ce n’est celle du prix SACD de la Quinzaine des réalisateurs. Ce film mérite pourtant d’être salué. Son apparente facilité, dans la réalisation comme dans le propos, dissimule de vraies audaces – et souligne par contraste l’excès de pesanteur d’un autre film présenté à Cannes… qui en est reparti avec la Palme d’or (lire ci-dessous).

Prise de risque la plus visible et parfaitement réussie : le choix des comédiens. Ils sont deux à porter le film de bout en bout, puisque c’est leur périple initiatique qu’il raconte : Adèle Haenel et Kevin Azaïs. La première a été remarquée dans l’Apollonide – souvenirs de la maison close, de Bertrand Bonello, ou dans L’homme qu’on aimait trop, d’André Téchiné. Le second n’a fait que quelques apparitions et tient ici son premier grand rôle.

Adèle Haenel interprète Madeleine Beaulieu, fille unique d’une famille aisée, étudiante en master d’économie… qui se prépare à intégrer les commandos parachutistes. Non par vocation militaire, mais pour être prête au moment de la fin du monde, qu’elle sent proche : guerres, terrorisme, épidémies…, ce ne sont pas les menaces qui manquent, explique-t-elle un soir de belle étoile à la famille d’Arnaud qui l’avait invitée à dîner. Orphelin de père, Arnaud, lui, se destine à travailler avec son frère aîné dans l’entreprise familiale de menuiserie. C’est en construisant un cabanon pour la piscine des Beaulieu qu’il apprend à connaître Madeleine. Tandis qu’il est un peu paumé, ne sachant que faire de sa vie, a fortiori dans cette partie des Landes où l’ennui rôde même en pleine saison, Madeleine le fascine par sa volonté de fer. Il la voit s’entraîner aux nages commandos dans sa piscine, et s’exprimer avec aplomb et insolence.

Féminité et masculinité jouent à front renversé. Intrigué, séduit, envoûté, il décide lui aussi de suivre le stage commando auquel elle s’est inscrite, à quelques kilomètres de là. Et qui vire au désastre : Madeleine y démontre plus que jamais son individualisme forcené et sa misanthropie aiguë. Arnaud craque, et s’échappe. Rattrapé par Madeleine, ils vont organiser leur propre stage de survie en forêt… qui va mal tourner. Adèle Haenel et Kevin Azaïs donnent à ces post-adolescents perdus une magnifique présence, composée de silences, de gestes maladroits, de regards de braise et de corps d’athlètes. Un mélange fascinant de puissance et de fragilité. On suit la progression de leur relation, filmée avec finesse et empathie. Ils n’ont pourtant rien de spécialement séduisant, ces deux jeunes adultes pataugeant dans un nihilisme qui leur vient on ne sait d’où mais qui colle parfaitement à l’époque.

Ils pourraient être sortis d’un roman de Houellebecq, tout comme ces militaires qui recrutent pour l’armée sur les plages en offrant des matelas pneumatiques, et comme ces décors naturels superbement filmés : de longues routes filant entre les pins, de petites plages touristiques sans grand attrait, et ces averses et ces incendies qui perturbent des journées monotones. Le film, lui, n’offre ni temps mort ni faiblesse : la lumière est superbe, le montage efficace, tout comme la bande-son, et le scénario, aussi cohérent qu’original. Sans doute les personnages auraient-ils mérité un peu plus d’épaisseur, mais l’ensemble est une vraie belle surprise.

Des combattants, film français de Thomas Caillé, avec Adèle Haenel, Kevin Azaïs, 1h38

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1013080_fr_winter_sleep_1404986272087De l’épaisseur, on en trouvera sans problème dans la palme d’or 2014, Winter Sleep, de Nuri Bilge Ceylan. On en trouvera même un peu trop… Si la réalisation est magistrale, le décor superbe – aussi bien cette région d’Anatolie avec ses étranges montagnes rondes, lisses et mystérieuses que cet hôtel troglodyte improbable – et les comédiens fabuleux, le film s’étire autant en longueur qu’il s’égare en propos lors de dialogues interminables qui l’affaiblissent.

Pris en étau entre son parcours raté de comédien promis à un bel avenir, sa jeune et magnifique femme qui ne l’aime plus et sa sœur qui se morfond, Aydin nous plonge dans d’interminables discussions, avec cette dernière notamment, qui donnent à la longue un sentiment de ressassement et de surplace. Son personnage de moraliste aigri et solitaire en devient presque caricatural.

Il y a pourtant de belles échappées singulières avec des personnages secondaires, notamment cette famille de locataires qui ne peuvent plus payer leur loyer et qui le confrontent, lui l’humaniste affiché, à son dédain et à sa misanthropie. Sur le fond, certains propos restent ambigus, notamment sur la place de la religion. Elle est à la fois vertement critiquée à travers le portrait d’un imam veule, et défendue dans certaines répliques cinglantes de la femme d’Aydin, qu’il enferme et méprise à la façon des religieux les plus obscurantistes. Un peu de fluidité, de nervosité et de clarté auraient été bienvenues.

Winter Sleep, film turc de Nuri Bilge Ceylan, avec Haluk Bilginer, Melisa Sözen, 3H16

(Chronique parue dans les Lettres Françaises, septembre 2014)