wangBingI – Ici, pas de croissance élevée, pas d’Internet, pas de millionnaires. Xiyangtang, village perché à 3200 mètres d’altitude dans la province du Yunnan, au sud ouest de la Chine, a échappé aux miracles de la mondialisation. Mais pas à celui du cinéma. Pendant plusieurs mois, Wang Bing a filmé la vie quotidienne de Ying, 10 ans, Zhen, 6 ans, et Fen, 4 ans, pour réaliser Les trois sœurs du Yunnan. Croisées par hasard sur un chemin alors qu’il rentrait de l’enterrement d’un ami dans un village voisin, il engagea la conversation avec les trois filles. Elles l’intriguèrent, il les accompagna chez elles, où il découvrit qu’elles vivaient seules. Leur père travaille à la ville et leur mère est partie pour des raisons un peu floues. Reste leur tante, dans le village, qu’elles vont voir de temps en temps. Et leur grand-père.

Posé à flanc de montagne, Xiyangtang est fait de maisons de terre, où la lumière n’entre que par la porte. Des kilos de pommes de terre sont amassés dans les coins de la pièce principale de chaque habitation. C’est le plat quotidien quasi-unique. Pour les habitants comme pour les cochons. L’hygiène est sommaire. Ying et ses sœurs passent des journées entières barbouillées de terre, les pieds baignant dans la boue entrée par leurs souliers percés. Les mêmes vêtements durent des semaines, des mois. On ne se change pas, même pour dormir. Il y a peu de place pour le jeu dans ces journées rythmées par le travail physique : Ying prépare les repas, s’occupe des animaux, et passe de longs moments sans rien faire, avec ses sœurs, dans leur habitation de misère. Parfois, elle va à l’école. A la récré, elle regarde avec envie les autres élèves acheter des friandises à la marchande ambulante postée devant la porte.

Le tableau dressé par ce documentaire, sorte d’équivalent contemporain des Misérables, pourrait submerger le spectateur de tristesse, de pitié, de colère. L’écraser sous l’émotion. Si le cœur frémit à suivre ces silhouettes héroïques, l’attention est surtout captée par l’univers qui s’ouvre peu à peu. Il y a d’abord une magie visuelle : on se trouve assez vite plongé et piégé dans ces ruelles et ces maisons de boue, où l’enfermement et l’obscurité offrent un contraste saisissant à l’immensité majestueuse des montagnes environnantes. Une brume omniprésente ajoute sa touche fantasmatique au décor. Et l’on découvre une société, où, à travers de très rares dialogues, se jouent des drames intimes et politiques. L’argent, dont tout le monde manque, est omniprésent. Et son absence va jusqu’à ronger les liens familiaux, qui forment pourtant l’ultime rempart social. On devine également, à travers quelques allusions, que Ying, cette enfant transformée en chef de famille, à la vie si rude, contient en elle une violence sourde qui pourrait jaillir d’un moment à l’autre.

Une scène magistrale, chez le grand-oncle, où la famille élargie se trouve entassée dans une petite pièce, forme un instantané magique de cette société : on parle peu, on déguste un repas de fête où des ingrédients sommaires, travaillés pendant des jours, prennent une allure somptueuse, et l’on évoque, en quelques phrases, un problème crucial. Les autorités veulent prélever plus d’impôts. Mais les villageois n’ont rien. La fronde guette. Filmé au plus près des visages et du vent fou qui souffle dehors, avec en permanence cette pénombre qui baigne les intérieurs, et qui entoure avec harmonie ces corps blessés et ces âmes mystérieuses, dont on peine à deviner si elles sont heureuses, Les trois sœurs du Yunnan offre une expérience déroutante où la réalité la plus rude dégage une poésie magnétique, et où le récit brut des jours qui passent, ponctué de mots rares, finit par écrire un scénario passionnant.

Les trois sœurs du Yunnan, documentaire franco-hongkongais de Wang Bing, 153 min, en salles 

II –  Un tube de Michel Legrand – Les moulins de mon cœur – chanté a capella, des mots griffonnés sur un bout de papier suite au décès d’un être cher, une voiture qui file sur une route de campagne déserte : les premiers plans de Tom à la ferme laissent présager un assemblage aussi kitch que convenu. Ce qui suit pendant près de 100 minutes vient infirmer avec brio cette impression première. Tom, jeune publicitaire de Montréal, se rend dans une ferme isolée au milieu des champs où vivent la mère et le frère de Guillaume, pour l’enterrement de ce dernier. Mais sa mère ignorait que Guillaume et Tom vivaient ensemble. Or son frère tient absolument à garder cette information secrète. La tension monte au fil des heures. Et d’autres secrets font surface.

Xavier Dolan réussit avec maestria à poser une ambiance de thriller psychologique autour de ces trois personnages réunis en huis-clos. Le tout dans un cadre surprenant, une exploitation laitière moderne, aussi aseptisée que semble l’être le cœur de ses occupants. Avec le support d’une musique omniprésente, riche en cuivres et en cordes, Xavier Dolan parvient à rendre angoissante la vue d’une rangée de vaches alignées dans leur box. Et filme une scène de tango incroyable… dans une étable. On devine une forme de second degré, de distance amusée du réalisateur, qui n’enlève rien à l’efficacité de sa réalisation mais lui évite toute emphase et toute lourdeur. Le nerf du récit tient dans le portrait psychologique des personnages, où le principal, Tom, s’efface peu à peu devant celui du frère, Francis, une brute épaisse qui va révéler des ambiguïtés aussi angoissantes que touchantes. A son image, chaque pièce du puzzle va dévoiler sa double face, et faire jaillir de ce décor sommaire une complexité saisissante. On ressort le souffle coupé de ce film très personnel où Xavier Dolan a à peu près tout fait : réalisation, rôle principal, scénario (d’après une pièce de Michel Marc Bouchard), co-production, montage, costumes, dialogues. Du bel ouvrage.

Tom à la ferme, film franco-canadien de Xavier Dolan, avec Xavier Dolan, Pierre-Yves Cardinal, Lise Roy, 102 minutes, en salles. 

(chronique parue dans les Lettres Françaises, Mai 2014)