france-bis-sotchiA Sotchi comme aux précédents JO, les commentaires des journalistes sportifs se sont démarqués par leur niveau parfois douteux. En matière d’esprit cocardier notamment.

Dès l’ouverture des Jeux Olympiques de Sotchi, télés et radios annoncèrent la couleur : sur le blanc, il n’y en aurait que pour le Bleu. Les athlètes Français d’abord, quels que soient leurs résultats. Samedi 8 février, sur France 2, le journal de 20h consacre un sujet à Martin Fourcade… 6e de la première épreuve de biathlon. Le vainqueur est un Norvégien, Ole Einar Bjoerndalen, qui obtient sa 13e médaille en six participations : une légende des Jeux. Il est à peine mentionné.

Suit un sujet sur Perrine Laffont, 15 ans : éliminée en finale de ski de bosses, elle termine 14e. Le nom du vainqueur ? On ne l’aura pas. Le 9 février, à 9h, l’info du jour sur Europe 1 c’est… la 13e place provisoire d’Adrien Théaux, annoncé la veille comme « une valeur sûre » en descente. Il finira 18e. Et quand Martin Fourcade gagne la première médaille française, lundi 10, l’envoyé spécial d’I-Télé s’emporte : « Martin Fourcade va-t-il devenir la superstar de ces Jeux Olympiques ? »

Pendant deux semaines, comme à chaque édition, les JO se transforment en démonstration de préférence nationale. Pour connaître les performances des autres pays, à moins de lire l’Equipe ou de se raccrocher à Internet, c’est mission impossible. En matière de sport en France, journalisme rimerait donc avec chauvinisme ?

Après les JO de 2012 à Londres, le Wall Street Journal avait qualifié Nelson Monfort, commentateur vedette de France Télévisions, de « journaliste le plus chauvin des Jeux ». Pour Peter Vermaas, correspondant à Paris du quotidien néerlandais Handelsblad, ce n’est pas une spécificité française : « Aux Pays-Bas, pendant les JO, on n’a parlé que de patinage de vitesse, car c’est la discipline où nous sommes champions. Dans les pays où j’ai été correspondant, en Afrique du Sud et aux Etats-Unis, les journalistes ont le même réflexe. Mon pire souvenir a été la finale de Coupe du monde de football en Afrique du Sud, opposant l’Espagne aux Pays-Bas : j’ai vu tous mes confrères se transformer en supporters hystériques. »

Journaliste sportif pendant 25 ans, formateur à l’Ecole supérieure de journalisme de Lille et auteur d’Un siècle d’olympisme (la Renaissance du livre), Geoffroy Deffrennes explique en partie ce type de dérive : « C’est une règle du journalisme, de donner la priorité à la zone géographique la plus proche du public. Quand je suivais les JO pour la Voix du Nord, je parlais d’abord des athlètes de la région, puis des Français et ensuite des autres. Et j’ai préféré suivre une finale d’escrime plutôt qu’une finale du 100 mètres, parce que des Français concouraient. Mais ce n’était pas par chauvinisme : d’une part il y avait plus de suspense en escrime, d’autre part je soupçonnais les coureurs d’être dopés. » Lui qui a suivi quatre Jeux Olympiques observe toutefois un net penchant pour l’esprit cocardier, et le déplore.

« Quand on voit certains journalistes tutoyer des athlètes français en leur tapant dans le dos, ce n’est pas sain. Et je suis atterré par certains commentaires. Tout le monde sait par exemple qu’à France Télévisions, Nelson Monfort ou Patrick Montel ne savent pas de quoi ils parlent, même si ce dernier s’est amélioré au fil des ans. Un jour, j’ai demandé au patron des sports de France Télévisions pourquoi il ne mettait pas de vrais journalistes à leur place. Il m’a répondu : « On n’a pas besoin de spécialistes. Il faut des gens enthousiastes, car le public aime ça ». C’était il y a vingt ans. »

En 2005, à 49 ans, ne supportant plus l’évolution de ce métier « très refermé sur lui-même », Geoffroy Deffrennes a décidé de ne plus suivre le sport. Il est aujourd’hui correspondant du Monde à Lille.

Passé de France Inter à France Télévisions, Jean-Marc Michel est depuis 1999 le président de l’Union des Journalistes de Sport en France (UJSF), qui compte 3200 adhérents. Il dresse lui aussi un bilan sans appel : « ce métier perd son âme ». S’il reconnaît que ses confrères ont parfois des contraintes techniques qui les obligent à donner la priorité aux sportifs français, notamment pendant les JO, il déplore « cette espèce de « hourra-journalisme » qui pousse à en faire toujours trop ».

Fondateur du Palmarès de la presse sportive qui récompense chaque année les meilleurs journalistes, il constate que les deux-tiers des sujets qu’il reçoit « font dans le cocorico ». « C’est une question dont on n’a pas le temps de s’occuper à l’UJSF, déplore-t-il. Nous consacrons toute notre énergie à limiter l’impact de l’argent et du marketing qui font désormais la loi dans le sport. »

De son côté, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel a tenu à mettre en garde France Télévisions quant à des « propos déplacés » de commentateurs sportifs  pendant les JO, mais uniquement pour leurs contenus sexistes. Sur la question du chauvinisme, la présidente de la mission sport, Christine Kelly, ne souhaite pas répondre. « Ce sujet n’entre pas dans nos centres d’intérêt », dit-on au CSA. See you soon, Nelson

Martin Brésis

(article publié dans les Inrockuptibles le 19 mars 2014)