rumeur« La « rumeur » qui vide les écoles » : mardi 28 janvier 2014, un article du Parisien déclenche une agitation nationale de plusieurs jours, du ministère de l’Éducation au Parlement, en passant par les écoles et les rédactions. L’objet du trouble : des messages diffusés par SMS et par Facebook qui dénoncent l’enseignement, dans les écoles primaires, d’une « théorie du genre ».

Dans le Parisien, un enfant témoigne : « «Maman m’a dit que les garçons allaient être déguisés en filles et les filles en garçons ». Dès lors s’engage une course-poursuite entre affabulations et informations. Presse écrite, radio, télévision : les rédactions consacrent un temps fou à ce sujet qui prend une dimension hors-norme, puisque plusieurs centaines d’élèves manquent leurs cours. Au bout d’une semaine, après des démentis officiels à foison et des dizaines d’articles et d’heures d’antenne consacrés au sujet… des parents continuent à retirer leurs enfants de l’école, persuadés qu’y règnent confusion et perversion. Les journalistes n’auraient donc pas réussi à faire triompher le vrai du faux, à terrasser la rumeur ?

« Dès que nous avons lu l’article du Parisien, nous avons consacré beaucoup de moyens à ce sujet, et cela pendant plusieurs jours. Je vois mal comment on aurait pu mieux faire, répond Matthieu Aron, directeur de la rédaction de France Inter, et auteur, avec Franck Cognard, de « Le vrai du faux. Rumeurs, conspirations, psychoses collectives et autres légendes urbaines » (Stock, avril 2014). Internet rend notre travail beaucoup plus compliqué. Chacun peut y publier ce qu’il veut et rencontrer une audience aussi large que la nôtre, voire plus. »

Constat partagé par Philippe Aldrin, politologue, spécialiste de la sociologie politique des rumeurs : « Les journalistes ont bien fait leur travail, et grâce à eux la rumeur a été immédiatement traitée et démentie. Mais leur profession a changé de statut : avant Internet, n’étaient publiées que des informations validées et labellisées par les rédactions. Les journalistes étaient les gardiens de l’espace public. Depuis l’apparition d’innombrables sites, blogs et forums où chacun peut s’auto-publier, leur légitimité à s’exprimer a été abolie. »

Malgré un travail précis de vérification et d’enquête, qui a notamment permis de remonter jusqu’à Farida Belghoul, proche d’Alain Soral, initiatrice de la « Journée de retrait de l’école », les médias se sont heurtés à des murs du refus. Lors d’un reportage à Meaux (Seine-et-Marne), où beaucoup de parents avaient retiré leurs enfants des écoles, une journaliste de France Inter s’est trouvée confrontée au déni de réalité et diffusa à l’antenne des propos étonnants : « Si ce n’est pas vrai, pourquoi le ministre veut que les parents soient convoqués », « Il n’y a pas de fumée sans feu », « Pour moi, un homme c’est un homme et une femme c’est une femme, jamais on n’a vu ça », etc.

A France Inter, on souligne comme facteur aggravant de la rumeur la communication maladroite des ministres Vincent Peillon et Najat Vallaud-Belkacem : « Leurs déclarations ont été très tranchées dès le début, or les programmes d’ABCD de l’égalité, évoqués par la rumeur, étaient assez confus, et la question du genre y était abordée », remarque Matthieu Aron. Depuis septembre 2013, les journalistes du service société de la radio publique sollicitaient les deux ministres pour avoir des éclaircissements sur ces-dits ABCD de l’égalité. Sans réponse.

Pour Philippe Aldrin, d’autres accélérateurs, beaucoup plus puissants, sont à chercher du côté des champs idéologiques : les thèses du complot et de la trahison des élites, notamment. « Comme d’autres, cette rumeur nourrit le concept de « grand remplacement » développé par Renaud Camus et diffusé par divers courants extrémistes, selon lequel les élites seraient en train de nous faire changer de civilisation contre notre gré, en modifiant nos traditions, notre religion, nos valeurs », explique-t-il. Renaud Camus, qui comme Farida Belghoul, Alain Soral, Dieudonné et d’autres, existent essentiellement sur Internet. Si le web contribue à diffuser de telles rumeurs, ce n’est pas seulement parce qu’il héberge des personnages douteux qui les propagent, c’est aussi qu’il peine à les contrer.

C’est ce qu’explique le sociologue Gérald Bronner dans son essai La démocratie des crédules (PUF), à travers notamment le concept de « biais de confirmation ». En prenant les exemples du monstre du Loch Ness ou de la psychokinèse (prétendue capacité à influencer mentalement un objet), il démontre que l’utilisation du moteur de recherche le plus courant, celui de Google, amène neuf fois sur dix à des sites qui nourrissent les rumeurs et non à ceux qui les déconstruisent. Ceci, de Meaux à Washington, où la Maison Blanche a démenti officiellement en janvier 2012 une rumeur selon laquelle une agence privée aurait téléporté Barack Obama sur Mars l’année de ses 19 ans, dans le but de coloniser la planète rouge…

(article publié dans les Inrockuptibles le 5 mars 2014)