Twenty_Feet_from_Stardom-706781423-largeMerry Clayton, Darlene Love, Lisa Fischer, Oren Waters… ces noms sont inconnus du grand public. Pourtant, ils sont indissociables de l’histoire récente de la musique. Un superbe documentaire américain, « Twenty feet from stardom », met enfin en lumière ces voix légendaires. Tout commence – ou presque – comme dans un roman de Chester Himes : autour d’un aveugle et de deux frères turcs. Le premier, c’est Ray Charles, qui popularisa le Rythm’n Blues dans les années 1950. Les seconds, ce sont Ahmet et Nesuhi Ertegun, fondateurs du label Atlantic. Inspiré dès ses débuts par le gospel, Ray Charles va très vite s’entourer de choristes : les Raelettes. Interrogé dans le documentaire, Stevie Wonder explique comment certains succès de Ray Charles n’auraient pas tenu sans leur répondant féminin : « What’D I Say », par exemple, et ses fameux gémissements. Parallèlement à Ray Charles, les frères Ertegun vont faire rayonner le R’n B et la soul : la musique afro-américaine impose au monde ses voix renversantes, sa sensualité débridée et son irrésistible sens du rythme. Les choristes en seront un pilier. Darlene Love, qui a fait partie des légendaires Blossoms, résume avec humour cette mini-révolution : « Les Blossoms étaient les premières choristes noires à travailler ensemble en studio… Au début, la musique enregistrée était 100% blanche. Très distinguées, elles savaient mouliner des bras, s’approcher, s’éloigner du micro… C’était à peu près tout. Les chanteuses blanches on les appelait « les lectrices » : complètement perdues sans leurs partoches. »  Derrière Aretha Franklin, les Jackson Five, Ike et Tina Turner… elles se rendent indispensables. Face à ces artistes qui dévorent la scène, elles font jeu égal, tant dans la maîtrise vocale que dans le sens de l’improvisation.

La musique devenant une industrie, elles sont la proie de producteurs malfaisants. A l’époque, les escrocs aussi ont leur star : Phil Spector. Darlene Love raconte en détail comment il lui a fait enregistrer des albums entiers sans que son nom apparaisse sur les pochettes : il recrute de très jeunes filles pour former un groupe, sort un album dont les voix sont en partie celles de Darlene Love et d’autres, et quand le groupe doit passer à la télévision, le play-back arrange tout. C’est le cas par exemple avec « The Crystals ». Le rapport de force est démesuré, Darlene Love ne peut se défendre. Après plusieurs années de ce travail ingrat avec Phil Spector, elle fait un break et devient femme de ménage pour gagner sa vie. Dans une scène poignante, elle raconte comment un matin, en passant l’aspirateur dans une maison, elle entend la radio qui diffuse un tube de Noël… avec sa voix. Elle décide alors de tout plaquer pour tenter sa chance à New-York, où elle trouvera le succès. Après avoir contribué à l’essor du R’n B, ces choristes surdouées vont participer à l’aventure du rock. C’est notamment en Angleterre que ça se passe.

De jeunes chanteurs imprégnés de musique noire américaine font souffler un vent de folie qui traverse les océans. Ils connaissent parfaitement les artistes des années 1950… et leurs choristes. Joe Cocker, David Bowie, les Rolling Stones… vont les appeler en renfort. Merry Clayton fait exploser les octaves dans le tube des Stones « Gimme Shelter ». Vingt ans plus tard, une autre voix s’associera pour le meilleur au groupe de Mick Jagger et Keith Richards : Lisa Fischer. Elle devient leur choriste attitrée. Il suffit de l’entendre pour comprendre illico qu’elle est beaucoup plus que cela. L’entendre chanter d’abord : sa voix est hypnotique, foudroyante, d’une souplesse et d’une puissance uniques. Sting, l’un des témoins lumineux du film, le dit en trois mots : « C’est une star ». Il faut l’entendre parler ensuite : elle raconte son parcours avec une douceur et une humilité bouleversantes. Car si les artistes la considèrent comme l’une des plus belles voix au monde, sa vie a souvent été celle d’une ombre : anonyme, en retrait, sans les honneurs de la presse ni les millions qu’elle contribuait à faire gagner aux artistes. Et parfois sans considération, quand on écoute par exemple le chanteur des Stones parler de ses choristes… On songe aussi à Claudia Lennear, qui a été la muse de Jagger et de Bowie : « Brown sugar », c’est elle. Aujourd’hui, elle donne des cours d’espagnol pour vivre…

Progressivement, en écoutant ces femmes raconter leur vie, on réalise qu’elles nous parlent de quelque chose qui dépasse l’histoire de la musique. Leurs destins, même s’ils se déroulent dans un univers atypique, parleront sans doute à beaucoup. Sans jamais se plaindre, sans jamais exprimer de regrets ni de rancoeurs, elles nous placent devant un contraste cruel. Lorsqu’elles chantent, elles nous ouvrent les portes d’un paradis ; lorsqu’elles témoignent, elles nous révèlent un monde ingrat. Si l’industrie musicale n’est pas réputée pour son angélisme, elle a toutefois réussi à intégrer et promouvoir nombre d’artistes afro-américains. On peut d’ailleurs constater que le parcours de ces choristes a épousé celui du combat pour les droits civiques. Ce qui n’est pas le cas, en revanche, de l’industrie du cinéma. Très peu d’acteurs, et encore moins d’actrices, afro-américains ont aujourd’hui le statut de star.

C’est aussi ce que nous rappelle l’Institut Lumière à Lyon : dans le cadre d’une rétrospective Otto Preminger, il programme le formidable « Carmen Jones » (1954). Le réalisateur avait eu toutes les peines du monde à convaincre des producteurs de financer cette adaptation du « Carmen » de Bizet, transposée dans le Sud des Etats-Unis pendant la seconde guerre mondiale. Avec un casting cent pour cent afro-américain. Grâce à ce film, Dorothy Dandridge avait été la première actrice noire à obtenir le statut de star à Hollywood et la première nominée aux Oscars. Elle est morte onze ans plus tard d’une overdose de médicaments. Sa vie a été retracée dans un téléfilm américain en 1999, « Dorothy Dandridge, le destin d’une diva ». C’est Halle Berry qui joua son rôle. En 2002, Halle Berry a été la première et la seule actrice afro-américaine récompensée par un Oscar (pour « A l’ombre de la haine »), depuis 1939.

Twenty feet from stardom, documentaire de Morgan Neville, 1h29, en salle.

Carmen Jones, d’Otto Preminger (1954), avec Harry Belafonte, Dorothy Dandridge, 1h45. A l’Institut Lumière, à Lyon, le 17 décembre à 14h30, le 18 à 19h et le 22 à 14h30.

(article publié dans Les Lettres Françaises – décembre 2013)