laffailleEn 1979, Le Canard enchaîné révélait que Valéry Giscard d’Estaing avait reçu des diamants du dictateur africain Bokassa. Deux ans auparavant, les Français apprenaient que leur Président était invité à de fréquentes parties de chasse en brousse. Sur un coin de table, un jeune professeur de français écrit un court texte, Le Président et l’éléphant. Quelques semaines lui suffisent pour être remarqué par un producteur, enregistrer un disque et retrouver sa chanson sur toutes les ondes, jusqu’aux élections législatives de 1978, où elle fut censurée. Premiers vers :  » J’ai dit à mes enfants / mes bébés éléphants : / “ regardez l’homme blanc : / ça c’est un président. / C’est celui qui sourit / Et qui tient un fusil.” «  Ce texte reste le  » tube  » de Gilbert Laffaille. Il fait partie du florilège que le chanteur présente au théâtre de l’Essaïon, à Paris, pour fêter ses trente ans de carrière. Si ce court texte nous touche toujours autant, c’est qu’il a la force d’une fable intemporelle. Il y a entre  » le Président «  et  » l’éléphant  » un rapport de force qui symbolise toutes les injustices. Gilbert Laffaille compte d’autres merveilles à son répertoire : Le maître d’école, inspirée par la Bosnie, évocation universelle des tragédies guerrières, Chocolat et cerises, sur l’enfance innocente et cruelle.

Gilbert Laffaille ne se destinait pas vraiment à la chanson. Son père, peintre et marchand de tableaux, lui transmit une sensibilité esthétique. Renforcée par sa passion pour la lecture.  » J’étais un adolescent timide, je ne connaissais pas grand-chose, alors je me réfugiais dans le monde des livres : science-fiction, poètes romantiques, Montaigne, Jules Verne. Et j’étais attiré par le monde du spectacle : le cirque, le cinéma, le jazz. «  En 1968, il est étudiant en lettres à Nanterre.  » Véhément, contestataire, bien sûr, mais sans attirance pour la violence. Les combats de rue, c’est pas mon truc. «  Les chansons qu’il écoute sont anglo-saxonnes : Dylan, Donovan, Woody Guthrie. Comme tout le monde, il apprend la guitare en fredonnant leurs refrains. Une opportunité se présente : accompagner des groupes de touristes en Asie. Pendant quelques années, il fait le  » larbin de luxe « , traverse le Népal, la Birmanie, l’Indonésie, l’Iran, le Pakistan. Retour au pays où il donne des cours d’alphabétisation à des travailleurs immigrés.

Son temps libre, il l’occupe à écrire des poèmes et à fredonner des chansons en anglais.  » Un copain me dit un jour : pourquoi n’écris-tu pas des chansons en français ? Je l’ai fait et je me suis donné quelques mois pour tenter ma chance. «  Refus de nombreux cabarets. Un seul l’accepte, Chez Georges, au Quartier latin. De bonnes rencontres décideront du reste. Tout s’accélère. Argent, notoriété, succès.  » Un vrai conte de fées. «  Malgré la censure. Outre Le Président et l’éléphant, un autre texte lui causa des ennuis. Dans Corso fleuri, le chanteur raille les inepties folkloriques mises en avant par le quotidien Nice-Matin.  » Ça a déplu au maire, Jacques Médecin. D’autant que le journal Pilote l’avait publié intégralement et que des programmateurs de radio, Pierre Bouteiller, Claude Villers, Gérard Klein, la passaient en boucle. Médecin a fait arracher les affiches de mon concert prévu à Nice. Au lieu des 700 personnes attendues, il y en a eu 70. Par la suite, je fus interdit de séjour pendant dix ans ! « 

 En 1981, le conte de fées cesse brutalement. Sa compagne décède des suites d’une maladie.  » J’ai tout arrêté. Avec le recul, je réalise que je n’aurais pas dû. Je me suis enfermé, caché, je ne pouvais pas communiquer. «  Il lui faudra deux années pour remonter la pente. Et changer de méthode.  » J’ai fait mon métier à l’endroit : travailler la mise en scène, les éclairages, le son, les contacts avec les réseaux associatifs. J’étais passé directement du statut de prof à celui de vedette, sans rien voir ni connaître de ce monde de la scène. «  Gilbert Laffaille monte un nouveau spectacle, inclut des sketches, et se fait un public à travers la scène.  » Contrairement à ce qui se passait à mes débuts, les gens qui viennent me voir ne me connaissent pas toujours. Quand ils applaudissent à la fin du spectacle, je sais qu’ils récompensent mon travail. Ils n’applaudissent pas la notoriété ou le succès. « 

Depuis, il continue à enregistrer des albums, à tourner. Avec un peu plus de mal ces dernières années. La radio publique, par exemple, ne le soutient plus :  » Il y a une nouvelle politique de programmation musicale à Radio France. Les animateurs ne sont plus libres de diffuser ce qu’ils veulent. Tout est décidé d’en haut, avec une logique d’audimat qui court après le privé. Je ne suis pas le seul visé d’ailleurs : entendez-vous sur France inter Michèle Bernard, Romain Didier, Allain Leprest ou Isabelle Mayereau ? Non. Même Brassens et Brel, il faut aller sur Radio libertaire ou Fréquence protestante pour les entendre ! «  Des obstacles professionnels d’autant plus rudes à franchir qu’ils se doublent d’épreuves personnelles récentes : décès de sa mère et de sa nouvelle épouse. Père de deux adolescentes, il ne peut se permettre de se lancer dans de grandes tournées ou des aventures à risque. D’autant que Gilbert Laffaille fait partie de ces artisans du texte, de ceux qui prennent leur temps, qui se nourrissent sans cesse du travail des autres et portent une attention aux moindres détails.  » La chanson, c’est un peu comme la peinture, le dessin : pour arriver à l’épure, il faut maîtriser à la perfection le travail académique. Les trois traits magiques de Matisse, c’est le fruit de toute une vie. « 

(article paru dans Témoignage chrétien le 16 février 2006)

Gilbert Laffaille est en concert à l’Européen, à Paris, les 17, 18 et 19 novembre 2013.