LFnov2013Mort en 2012 à 91 ans, Chris Marker fait depuis quelques mois l’objet d’une série d’hommages bienvenus : exposition au centre Pompidou, sortie en salle de certains de ses « classiques » (Le joli mai, Le fond de l’air est rouge), édition de coffrets. L’un d’eux, « Planète Chris Marker », conçu par Arte, permet de s’intéresser à un aspect de son oeuvre parfois sous-estimé : le portrait. Ce n’est d’ailleurs pas le seul, tant Chris Marker fut un créateur gargantuesque, maîtrisant aussi bien l’écrit que l’écran, la photographie que le multimédia, le court-métrage, le long-métrage, la production, l’édition, la critique, etc. Mais son travail a été – et demeure – trop souvent réduit à quelques adjectifs collés la hâte : « engagé », « politique », « militant »…

Chris Marker était tout cela mais de façon bien plus complexe que ce que ces termes sous-entendent. Et il était aussi beaucoup plus que cela. Dans le riche livret qui accompagne le coffret d’Arte, on peut lire, pour présenter Le joli mai, un texte qu’il avait fait paraître dans la revue Jeune cinéma, en 1966, où il résumait ainsi sa démarche : « l’objectivité passionnée ». Il écrivait : « Il faut se défendre d’aller au devant de la simplification et de ses propres convictions, c’est à dire de voir chez les gens qu’on interviewe l’illustration des choses qu’on croit ou qu’on a envie de croire, ce qui peut devenir très odieux parce que les gens existent avec leur complexité, avec leur consistance, leur opacité personnelle et on n’a absolument pas le droit de les réduire à ce qu’on souhaiterait qu’ils soient. »

L’une des façons de comprendre le travail de Chris Marker, est de l’attraper par des bouts inhabituels, tel le portrait. C’est un genre auquel il s’est entièrement consacré une dizaine de fois, mais qui parcourt son œuvre de façon quasi obsessionnelle. Le Joli Mai par exemple n’est autre qu’un portrait décliné sous toutes les focales possibles : à la fois celui, très large, de la France de 1962, et ceux, pointillistes, d’hommes et de femmes à qui l’on donnait rarement la parole à l’époque, et qui, par leur expression, leurs gestes, quelques phrases, en révélaient beaucoup sur leurs désirs et leur condition. De La jetée à Berliner Ballade, il a fait parler les visages comme un maître.

Quatre « grands » portraits figurent dans le coffret : La solitude du chanteur de fond (1974 – Yves Montand), A. K. (1985 – Akira Kurosawa), Mémoires pour Simone (1986 – Simone Signoret), Le tombeau d’Alexandre (1993 – Alexandre Medvedkine). Ce dernier est évidemment le plus dense, le plus symbolique, le plus périlleux : Chris Marker y parle de son maître, lui qui créa les Groupes Medvedkine, en 1967, avec Godard et quelques autres pour permettre aux ouvriers de « prendre le cinéma entre leurs mains ». Inspirés en cela par le ciné-train de Medvedkine, dont l’aventure fabuleuse est retracée dans Le tombeau d’Alexandre. Dans ses portraits, Chris Marker ne suit pas une ligne platement chronologique, ne cherche pas les confidences en forme de scoops ni ne sombre dans l’analyse freudienne bon marché, plaies du documentaire contemporain. Il s’appuie sur l’expérience de son sujet pour creuser ses propres interrogations, dont celle-ci – qui restera malgré tout un mystère : comment Medvedkine et quelques uns de ses camarades se sont trouvés être à la fois des vecteurs d’émancipation joyeuse, à l’avant-garde de la création, et des rouages, parfois centraux, de machineries rétrogrades et oppressantes. Réalisateur génial du Bonheur, Medevedkine fut un temps responsable de la propagande de l’Armée Rouge, rappelle son ami Chris Marker…

Plus légers, les trois autres portraits sont tout aussi attachants. Le plus magique est celui d’Akira Kurosawa, qu’il a pu filmer pendant trois semaines sur le Mont Fuji, lors du tournage incroyable de Ran. Parce qu’il sait observer comme personne, parce qu’il est attentif aux silences, aux regards, au langage des mains, Chris Marker nous dévoile les coulisses de ce film miraculeux, superproduction en costume dont chaque détail était millimétré (tel l’angle de la lance que portent les armées de soldats !), et qui aurait pu s’effondrer à chaque minute. Le plus tendre est celui de Simone Signoret, dont on sait à quel point elle était secrète et avare en confidences. Les deux se connaissaient depuis l’enfance, mais la comédienne ne lui ouvrit pas spécialement son coeur pour autant. De la même façon qu’il a fait à travers Kurosawa un film sur les processus de création, leur folie et leur fragilité, c’est l’actrice qui l’intéressait chez Simone Signoret : ce qu’elle jouait, ce qu’elle ne jouait pas. Par la façon dont il monte son documentaire, enchaînant parfois simplement deux ou trois extraits de films, il réussit à engendrer quelques formules magiques. L’exercice est encore plus sobre avec Montand, qu’il filme lors de deux séquences de répétition, chez lui et sur scène. L’objectif passionné de Chris Marker révèle alors, sans rien dire, sans rien faire dire, le monstre de séduction, d’égocentrisme, de brutalité et de perfection qu’était cet artiste hors-norme, aujourd’hui injustement relayé aux oubliettes. Replonger dans l’oeuvre de Marker c’est faire corps avec l’histoire, la littérature, le cinéma…. Une valse précieuse du grave et du léger. Un antidote à l’oubli et à la bêtise. Le tout porté par un fabuleux sens de l’humour.

 

– Planète Chris Marker, coffret de 10 DVD – 14 films, Arte éditions.

– Planète Marker, au Centre Pompidou, jusqu’au 22 décembre 2013

– Le fond de l’air est rouge, documentaire de Chris Marker, en salle

(article paru dans Les Lettres Françaises – novembre 2013)