canardVous avez publié fin août 2013 vos comptes annuels qui révèlent une baisse des ventes de plus de 5% en 2012. Comment expliquez-vous ces mauvais chiffres ?

Ces résultats ont donné lieu à de nombreux articles et commentaires, dont certains étaient très alarmistes. Un site internet a même parlé d’une baisse inédite depuis 30 ans, ce qui est totalement faux. Il y a régulièrement des fluctuations de vente du Canard enchaîné, à la hausse ou à la baisse. Concernant celle-ci, l’explication est sans doute à trouver dans le fait que les gouvernements de gauche nous sont souvent défavorables en terme de ventes. Nous avons des lecteurs ancrés à gauche qui trouvent que l’on tape trop sur le gouvernement et qui n’ont donc pas envie de nous lire, et des lecteurs qui trouvent en revanche que l’on ne tape pas assez sur le gouvernement, que le journal s’affadit et n’ont donc pas envie de nous lire. Cela nous est déjà arrivé et nous arrivera sans doute encore. Le contexte politique a une forte influence sur nos chiffres. Ainsi entre 2006 et 2007, pendant la campagne présidentielle, nous étions passé de 400 000 à 500 000 lecteurs. Et puis n’exagérons rien, c’est une baisse qui nous permet quand même de tirer à un million d’exemplaires et d’en vendre près d’un demi-million… On a encore de beaux jours devant nous, notre résultat économique est tout à fait flatteur. (1)

Par ailleurs vos abonnements ont augmenté de 50% en 8 ans, passant de 50 000 à 75 000, ce qui est unique dans le contexte actuel de crise de la presse…

Oui, c’est exact, les abonnés forment une partie de notre socle de lecteurs stables, avec ceux qui nous achètent toutes les semaines. Autour, il y a une masse de gens qui nous achètent une fois sur deux ou une fois sur trois, et c’est là qu’il y a une marge de fluctuation. Ces lecteurs ne nous quittent pas vraiment, ils ont simplement plus ou moins d’appétit en fonction du moment.

Le Canard Enchaîné se situe tout de même dans le contexte d’une presse en pleine mutation, avec notamment l’influence d’internet. Or vous n’avez pas de site, et vous vous trouvez parfois en décalage par rapport à des événements politiques importants : par exemple, lorsque Delphine Batho a été démise du gouvernement, cela s’est passé après votre bouclage, donc l’information n’était pas dans le Canard, ni les suites – accusations de Delphine Batho contre l’entourage de Hollande, etc. – alors que cette actualité a animé les médias toute la semaine…

Cela fait cent ans que le Canard vit avec ce décalage, et c’est le cas pour tous les hebdos.

mais tous les autres hebdos ont tous leur site internet pour éviter ce genre de ratage.

Oui, mais nous avons d’autres atouts ! Par ailleurs, on sera sans doute conduits un jour à faire une édition sur internet. En tout cas, dans un premier temps, à publier le Canard lui-même. On y réfléchit, mais on ne sent pas d’urgence absolue. Nous voyons bien que l’évolution nous pousse à y réfléchir, et on n’est pas totalement fermé à cette hypothèse. Mais actuellement on ne voit pas le modèle économique. Nous avons une exigence exceptionnelle dans la presse : nous ne voulons être rémunérés que par nos lecteurs. Les seuls revenus du Canard… c’est la vente du journal. Le seul modèle internet pour nous, ce serait donc un site payant. On peut l’envisager mais c’est compliqué : il faut du contenu tous les jours, ce qui suppose une rédaction et un changement de culture. Pour l’instant on n’est pas prêt à ça. D’autant que notre entreprise fonctionne bien.

Un des arguments qui pourrait aller dans le sens de l’investissement sur Internet, c’est l’énorme cagnotte à laquelle vous ne touchez pas : 123 millions d’euros ! Avec seulement 5% de cette somme vous pourriez faire un site internet ultra-performant…

Cette réserve financière, c’est la garantie de notre indépendance : elle rend impossible une action de prédation extérieure, et improbable une mise en difficulté économique. Par ailleurs les investissements dans ce domaines sont périlleux. Libération a été mis en danger parce que leur site internet leur a coûté cher à réaliser… avec pour effet une baisse des ventes papier puisque des lecteurs choisissaient internet. Donc ils perdaient deux fois ! Et les rentrées publicitaires sur leur site étaient sans commune mesure avec les sommes dont ils avaient besoin. Nous ne voulons pas faire les mêmes erreurs que les autres.

Mediapart enchaîne les succès dans votre domaine de prédilection, l’enquête. Vous êtes souvent amené à les citer, alors qu’on était plutôt habitué à l’inverse…

Ça ne me gêne pas du tout de citer des confrères, et ça ne me gêne pas de citer Mediapart quand ils travaillent bien. Indiscutablement quelquefois ils travaillent bien. Ce sont des confrères et aussi un peu des concurrents : ils ont investi ce créneau qui traditionnellement faisait la réputation du Canard. Mais le Canard ce n’est pas seulement ça ; c’est un journal d’enquête qui cherche à retourner les cartes, certes, mais c’est aussi un journal satirique, de dessin, d’humour, de commentaires, de chroniques littéraires… C’est un mélange. Par ailleurs, c’est stimulant qu’il y ait de la concurrence. C’est à nous de nous secouer un peu pour y faire face et pour être bons sur le créneau de l’enquête. En réalité, je pense que ça donne au lecteur de l’appétit pour ça. La concurrence n’est pas une chose à refuser systématiquement, ça crée des habitudes chez le lecteur, ça crée un cercle vertueux.

Historiquement, le Canard est un journal d’opinion. Quelles sont vos valeurs ?

Le Canard a toujours eu le cœur à gauche, mais ce n’est surtout pas un engagement militant, derrière un homme, un parti, une faction. C’est une sensibilité. Les principes du Canard sont ceux qui l’ont fondé : on est des vieux laïcards anticléricaux, des républicains intransigeants, avec une sensibilité sociale. Et le caractère satirique du journal fait que l’on essaie de parler de façon exacte et juste sans jamais se prendre au sérieux. C’est sans doute cela la principale caractéristique du Canard : la distance par rapport à l’information. Même par rapport à nos engagements, nos convictions. Prendre le parti d’en rire, d’observer les choses à bonne distance. Vous trouverez rarement dans le Canard un article engagé au premier degré, et s’il y en a c’est une erreur. Nous sommes des moralistes, mais avec la distance de l’humour, de l’ironie, de la satire et de l’irrespect qui sont les vertus principales de ce journal…

Votre anticléricalisme semble aujourd’hui moins virulent. On vous a reproché par exemple votre discrétion lors de l’affaire des caricatures de Mahomet publiées dans Charlie hebdo

Quand on pense à l’anticléricalisme, on pense d’abord au cléricalisme historique de l’Eglise catholique. Notre anticléricalisme prend sa source dans la confusion entre le pouvoir politique et l’autorité religieuse. Nous sommes tout à fait anticléricaux dans le sens où nous refusons l’intervention du religieux dans le politique, mais il faut reconnaître que l’Eglise catholique a perdu de sa superbe, sauf ces derniers temps avec la Manif pour tous, et nous avons réagi à la hauteur de l’événement. Sinon, quand l’église ne se mêle pas de nos affaires, nous n’avons pas vraiment de raisons de nous occuper d’elle. Concernant l’islam, il y a matière à être anticlérical face à la montée de l’islamisme radical… mais ses représentants ne sont pas au pouvoir. Etre anticlérical, ce n’est pas être antireligieux. Que les différentes religions aillent faire leurs simagrées dans leurs lieux de culte respectifs, cela nous indiffère totalement. Et j’irai même plus loin : nous pensons que cela fait partie des droits fondamentaux des personnes. Que des musulmans puissent prier dans des mosquées et des chrétiens dans des églises, ça me va très bien. Simplement, il ne faut pas qu’ils viennent me dire ce qu’il faut faire avec la loi sur l’avortement ou la loi sur le mariage gay.

A propos d’une autre de vos valeurs fondatrices, l’antimilitarisme, on a la même impression de recentrage, par exemple en lisant des éditoriaux pas vraiment opposés à une intervention armée en Syrie…

Sur l’antimilitarisme, la réponse est un peu la même : à la fin du 19e siècle et au début du 20e, l’armée était une puissance politique fondamentale. La droite bonapartiste se définissait par rapport à l’armée, qui était pour elle un vivier : beaucoup de députés étaient d’anciens militaires. Ce n’était pas seulement par fibre pacifiste que le Canard était antimilitariste mais par refus de voir le militaire se mêler de politique. Or l’armée est aujourd’hui totalement soumise au pouvoir politique. On n’a donc plus vraiment de raisons d’être antimilitaristes.

Si l’armée et l’Eglise ont perdu leur influence politique, on pourrait dire qu’elles ont été remplacées par la finance, à laquelle les politiques sont souvent soumis. Est-ce aussi le point de vue du Canard ? Ce secteur – banque, finance, multinationales – devient-il une priorité d’enquête pour vous ?

Oui. C’est en effet pour nous un domaine d’investigation privilégié et c’est là que beaucoup de choses se passent. Ce n’est pas tout à fait nouveau, nous avons déjà publié des enquêtes sur les mécanismes d’affaires financières. Mais c’est un domaine passionnant que nous allons développer dans le Canard.

Vous côtoyez la classe politique depuis plus de trente ans. On la décrit parfois plus technique et froide qu’avant, moins vivante et truculente.

On dit ça souvent, par nostalgie de certains personnages ; on dit que le Canard ne retrouvera jamais l’équivalent de De Gaulle pour aiguiser ses caricatures… Peut-être, mais il n’est pas impossible que l’on dise dans 20 ans « ah ! du temps de Sarko qu’est-ce qu’on se marrait ! ». Notre ancien directeur, Roger Fressoz, disait toujours « la matière du Canard enchaîné c’est la sottise des hommes politiques et c’est une matière inépuisable, un filon qui ne se tarira jamais ». Je n’ai pas le sentiment que la vie politique s’affadit. Peut-être dans la forme: c’est vrai que l’on regrette quelque fois la vigueur des affrontements politique sous la 3e République, les sorties de Clemenceau… Les orties parlementaires étaient en effet éblouissantes. Aujourd’hui, avec Hortefeux ou Bruno Leroux, ça n’a pas vraiment le même éclat…

Vous êtes, depuis vos débuts dans le journalisme, un spécialiste des affaires judiciaires : comment ont évolué les relations entre la justice et les médias ?

Pour ce qui est du contentieux de presse, les progrès réalisés ces vingt dernières années sont considérables. La culture de la liberté de la presse a énormément bougé. Bien sûr, on est encore loin du compte, notamment dans le domaine de la protection des sources. Mais les procès en diffamation ont connu une évolution positive, avec les jurisprudences de la Cour de Cassation et de la Cour européenne qui a contraint les tribunaux à s’aligner sur les exigences de la Convention européenne des droits de l’homme. On est bien mieux entendus et les procès de presse sont beaucoup plus équilibrés. Je me souviens avoir été condamné par une Cour d’Appel qui avait refusé de prendre en compte les faits que j’apportais, en déclarant : « ces preuves, vous les avez obtenues par un moyen que je ne connais pas donc je n’en tiens aucun compte ». Les juges pouvaient condamner un journal avec sur leur bureau la preuve qu’il avait dit la vérité. C’était dans le cadre de l’affaire Tranchant : un député de droite qui avait eu tellement peur que les socialistes lui prennent tout, qu’il avait mis tout son argent en suisse entre les deux tours de la présidentielle de 1981, et s’était fait prendre par les douaniers. J’avais le procès verbal des douanes, contresigné par lui.

Et concernant les relations plus personnelles entre journalistes et juges ?

Cela dépend des personnes. La culture majoritaire chez les juges, c’est quand même que le journaliste est sinon le diable du moins un danger permanent. Il y a des juges qui pensent le contraire, mais il reste encore du chemin. Le vrai tournant s’est fait dans les années 1970, après la création du Syndicat de la magistrature. Avant cette époque, il n’y avait pas de journaliste spécialisé dans le domaine judiciaire. Il y avait des chroniqueurs judiciaires, qui faisaient des compte-rendus de procès, mais c’est tout. C’est à cette période que s’est créé, dans les grands journaux, un poste qui s’est appelé « politique judiciaire et libertés publiques ». Cela n’existait pas. Philippe Boucher, au Monde, en a été la figure emblématique, et de mon côté, plus modestement, à Combat puis au Quotidien de Paris, avant de rejoindre le Canard. C’était formidable d’ailleurs, un champs totalement inexploré. A ce moment là, le Syndicat de la Magistrature voulait faire exploser les habitudes d’hermétisme du corps judiciaire. La seule chose que l’on avait le droit de voir, c’était l’audience. La cuisine des enquêtes, des relations entre juges police judiciaire nous étaient totalement fermée et interdite d’accès. Grâce au Syndicat de la Magistrature, ça s’est ouvert. Depuis, les choses évoluent lentement. Il m’est arrivé encore très récemment d’appeler un tribunal, et d’avoir pour toute réponse du magistrat chargé des relations avec la presse : « je n’ai rien à vous dire », avant de me raccrocher au nez. C’est tout de même hallucinant.

(version longue d’un article paru le 25 septembre 2013 dans les Inrockuptibles )

1 – Chiffres 2012 :

vente moyenne par numéro : 475 859 ex, en baisse de 5,7%.

bénéfice net : 2,9 millions d’euros.

Le Canard dispose d’une réserve financière de plus de 123 millions d’euros.

Dernier plus mauvais résultat : 406 488 ex., en 2006.

A lire pour (presque) tout savoir sur le Canard :

« Le Canard enchaîné – Histoire d’un journal satirique (1915-2005) », Laurent Martin, éditions Nouveau Monde.

 » Le vrai Canard », Karl Laske et Laurent Valdiguié, éditions Stock (2008)