heimat-1-2-d-edgar-reitz_4505450C’est l’oeuvre d’une vie. Le réalisateur Edgar Reitz chronique depuis plus de vingt-cinq ans le destin d’une famille du Hunsrück, ancien département de Rhin et Moselle passé par la Prusse avant de devenir allemand. Il nous livre ce mois-ci les deux derniers volets de cette saga hors-norme : Heimat.

En 1984, il réalise « Heimat 1, Une chronique allemande » (15h30 diffusées en 4 parties au cinéma et 11 épisodes à la télévision) qui relate la vie de la famille Simon dans le village de Schabbach, de 1919 à 1982. Le film obtient le prix de la critique internationale à la Mostra de Venise. Le deuxième volet, « Heimat 2, chronique d’une jeunesse » (25H30 diffusées en 13 épisodes à la télévision) s’attache au destin de l’un des garçons de la famille, Hermann Simon, dans les années 1960 – 1970. Prix spécial à la Mostra de Venise. « Heimat 3, chronique d’une époque » (10h58 diffusées en 6 épisodes à la télévision) suit Hermann et sa femme de la chute du mur, en 1989, aux années 2000. Pour les deux nouveaux épisodes, « Chronique d’un rêve » et « L’exode », Edgar Reitz fait à la fois plus court et plus ambitieux.

Dans ces deux films de deux heures chacun, il nous plonge dans le lointain passé de la famille Simon et du village, plus précisément dans les années 1842 – 1844. Le récit est construit autour du personnage de Jakob, fils d’un forgeron. Alors qu’il est en plein passage de l’adolescence à l’âge adulte, il refuse les tâches manuelles auxquelles son père le contraint (à la forge, mais aussi aux champs, où la famille cultive des pommes de terre) et rêve d’Amérique en dévorant quantités de livres. A travers lui, nous sommes alors conduits à suivre trois récits qui vont s’entrecroiser, du plus intime au plus global, et nous ouvrir un panorama passionnant : ceux de Jakob, de son village, et de son pays. Si Jakob rêve d’Amérique au point d’apprendre la langue des Indiens d’Amazonie, c’est aussi parce qu’à l’époque, une grande campagne d’émigration est menée par le Brésil. L’empereur Pierre II envoie en Prusse des émissaires chargés de recruter de jeunes colons.

Si beaucoup acceptent, ce n’est pas par rêve exotique mais surtout pour fuir la misère et la famine. Le réalisateur filme de très belles scènes de départ, véritables déchirements où l’on convoque le pasteur pour bénir les voyageurs. Ces paysans miséreux auront alors à vivre une aventure de plusieurs semaines pour arriver à destination, s’ils n’y laissent pas leur vie. L’exode et l’émigration tissent la toile de fond des deux épisodes, et l’on ne peut s’empêcher de penser à notre époque. Si ce n’est pas là l’objectif premier du film, on ne peut que se réjouir du rappel bienvenu à l’histoire de la migration dans nos pays européens : celle-ci s’est en effet faite dans les deux sens, et souvent pour les mêmes raisons. Mais le personnage de Jakob apporte un niveau de lecture supplémentaire à son envie d’ailleurs. Celui du désir d’émancipation individuelle.

Il a trouvé dans la lecture un sentiment qui lui paraît nouveau et irrésistible : il est heureux. « Dans ces années-là, on vit apparaître une idée totalement nouvelle qui s’empara des esprits et les invita à l’action : l’idée que chacun a droit à son propre bonheur, explique Edgar Reitz. Pendant des siècles il avait fallu s’accommoder du sort que le destin avait réservé à chacun. L’Eglise et les autorités avaient constamment inculqué l’humilité et la soumission. » Des années où résonne en écho la célèbre formule de Saint-Just : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ». Et c’est l’un des autres aspects très intéressant du film : il montre l’imprégnation de la culture et des idées françaises dans cette région et au-delà. Jakob va ainsi participer, après une soirée de fête et de beuverie, à une rébellion des villageois contre les privilèges du baron local, et s’écriera en français, alors que les gardes l’emmènent en prison : « Egalité ! Egalité ! »

L’utilisation du noir et blanc souligne la dimension épique et tragique du film. C’était un pari particulièrement risqué dans la mesure où le réalisateur et son équipe se sont attachés à décrire la vie de l’époque de la façon la plus précise et réaliste possible. Or une bonne partie des scènes se déroulent en intérieur, dans des maisons forcément très peu éclairées. Le réalisateur a fait de cette difficulté un atout, en jouant avec maestria sur les effets de lumière, qui donnent notamment tout leur éclat aux visages des comédiens. A commencer par celui de Jan Dieter Schneider, qui interprète Jakob, et qui porte le film ; alors même qu’il n’était pas comédien mais étudiant en médecine quand Edgar Reitz lui a fait faire ses essais. Pour coller au plus près de la réalité historique, le réalisateur a reconstitué les décors à partir d’un village existant, Gehlweiler, en Rhénanie-Palatinat, qu’il a transformé en studio vivant pendant près de six mois, avec la complicité des habitants.

Heimat est une œuvre démesurée, unique et passionnante. Une ode au cinéma.

Heimat : I – Chronique d’un rêve (1h47), II L’exode (2h08), films de Edgar Reitz, avec Jan Dieter Schneider, Antonia Bill, Maximilian Scheidt. Sortie le 23 octobre

(chronique parue dans Les Lettres Françaises – Octobre 2013)