Louis-Michel-Le-Peletier-De-Saint-Fargeau-1760-93Entre deux bains de mer en Méditerranée, deux plongées dans les « Mémoires d’outre-tombe », deux repas en famille, il faut bien s’occuper. C’est un problème pour Jean d’Ormesson. En ces temps d’apologie de la « valeur travail », l’ancien directeur du Figaro le confie à mots voilés :  » Depuis l’enfance, je n’ai eu qu’une envie : ne rien faire.  »

Nager, lire, voyager, voilà qui convient à une ambition aussi inavouable. Mais le reste du temps… que faire ?  » Très jeune, j’ai compris que le meilleur moyen d’échapper au travail, c’était les études.  » La solution, il la trouve donc dans ses lectures – notamment Jules Romains, sur qui il écrivit un texte – épatant – quand il lui succéda sous la coupole de l’Académie française (1).  » Certains écrivains parlaient d’une école qui semblait correspondre à ce que je cherchais, l’Ecole Normale.  » Ne rien faire, ou presque, ce sera donc étudier, puis écrire.

Flatté que d’éminentes personnalités reconnaissent son talent, Jean d’Ormesson prévient tout de même :  » En général, les normaliens n’écrivent pas car ils connaissent la littérature. L’idée d’ajouter quelques pages à Eschyle, Dante ou Flaubert leur paraît complètement folle.  » Une folie qui permet toutefois d’éviter les horaires de bureau et les sous-chefs de service.

Pour le téléspectateur moyen, qui n’a pu échapper ces trente dernières années au visage crétois et au rire-mouette de Jean d’Ormesson, magnifique client pour l’audimat, de tels aveux peuvent surprendre. Cet homme, que l’on imagine hyperactif, insatiable, survitaminé, serait un disciple honteux de Paul Lafargue, une odieuse incarnation du droit à la paresse, un grain de sable dans le système ?

Amusé par l’invitation qui lui est faite de croiser le fer avec Témoignage Chrétien, journal qui a combattu à peu près tout ce qu’il défend ou représente (les institutions, la droite, Giscard, Chirac, Sarkozy, les mondanités, le Vatican, Le Figaro) et soucieux d’aller à l’essentiel, il se laisse aller aux confidences…

 » J’aurais voulu être un anar « , pourrait-il chantonner façon Charlebois. Sans doute, les soirs d’interminables cocktails, coincé entre deux comtesses de pacotille, a-t-il secrètement rêvé de virées avec Audiard ou Blondin. Il n’est pas anodin que le recueil de chroniques Saveur du temps, qui paraît dans la maison de sa fille bien aimée, Héloïse, s’ouvre sur un hommage à Bernard Frank, son meilleur ennemi du Nouvel Obs, qui fut de l’aventure des Hussards.

Comme Frank, Jean d’Ormesson – Jean d’O pour le milieu – alterna journalisme et littérature. Il fut critique avant de devenir auteur. Ce qui lui valut quelques mésaventures. Âgé d’une vingtaine d’années, il écrivit, dans un journal étudiant, une critique assassine de Double cœur, un roman de Pierre Brisson, patron du Figaro, qu’il concluait par une formule choc :  » Il y a tout de même une justice, on ne peut pas à la fois être directeur du Figaro et avoir du talent.  » Une formule dont il se souviendra en 1977… quand il deviendra lui-même patron du quotidien.

 » Dès mon entrée en fonction, j’ai réuni l’ensemble du personnel et la première chose que je leur ai demandée a été de ne pas me rappeler ce texte !  » Pour devenir directeur du Figaro, il faut être élu par les journalistes. Il bénéficia à l’époque d’un soutien de poids dans la maison, Raymond Aron.  » Il était quand même un peu agaçé par ma candidature, alors il fit campagne pour moi de façon ironique en avançant trois arguments : « il est très intelligent, il a des opinions politiques fermes mais vagues et il est d’une ignorance encyclopédique, mais cela n’a pas d’importance, votez pour lui ! »  »

Ce compagnonnage avec Le Figaro classa donc Jean d’Ormesson comme écrivain de droite. Etiquette qu’il fait sienne, tout en marquant certaines distances. La source de cet engagement, c’est de Gaulle.  » J’étais adolescent quand j’ai entendu son appel à la résistance. Il m’a tout de suite plu. Je l’ai aimé comme un héros.  »

Jean d’Ormesson sera un opposant résolu de Mai-68, ce mouvement qui ne trouve toujours aucune grâce à ses yeux :  » C’était une révolte de jeunes bourgeois privilégiés.  » On devine que l’opposition est plus esthétique (foule, bruit, violence) qu’idéologique, venant d’un académicien qui a fait de l’amour et de la liberté ses ultimes balises de navigateur.

 » Je suis très hostile à Mai-68 non pas à cause de la contestation de valeurs comme la famille ou la patrie, mais en partie à cause de mes maîtres. Ils ont été formidables avec moi, mais ils étaient tous communistes. Je me souviens notamment de Louis Althusser me déclarant : “Plus tard, je te couperai la tête, mais d’ici-là, je t’aiderai tant que je pourrai.”  »

A peine nommé directeur du Figaro, il soutient activement le candidat Giscard. Puis s’oppose à Mitterrand en 1981. De nouveau, l’idéologie se trouvera bousculée par d’autres critères, qui l’amènent aujourd’hui à confier :  » Mitterrand, c’était autrement bien que Giscard, Chirac ou Sarkozy.  » Jugement nourri en partie par une forme d’ingratitude rencontrée chez ces hommes pour qui il s’engagea.

 » Giscard m’a invité une seule fois à l’Elysée. Mitterrand, lui, c’était comme Pivot à Apostrophes, il m’invitait tout le temps. Au point que le jour de sa mort, je suis allé à RTL pour parler de lui. J’étais ému. Quand on me demanda si je l’admirais, je répondis “non, je l’aimais”. Il y avait là Jean-Louis Bianco qui a versé quelques larmes. Nous nous sommes revus récemment et nous avons parlé de ce moment dont il se souvenait parfaitement.  »

Aujourd’hui, Jean d’Ormesson est sarkozyste.  » J’aime sa façon d’affirmer sans complexe qu’il est de droite.  » Pourtant, au détour d’une phrase, l’écrivain reconnaît que ce qui lui plaît en politique, c’est avant tout le spectacle.  » A côté de la littérature, la politique, ça ne compte pas.  » D’autant que s’il avait suivi la voie de son père, décédé en 1954, Jean d’Ormesson aurait pu devenir un parfait social-démocrate, façon Mendès.

Dans une chronique parue en 1994 et publiée dans Saveur du temps, il évoque ce parcours paternel. Marié à une aristocrate monarchiste ultra-catholique, son père venait d’un milieu radicalement opposé. Il a fait partie de ce mouvement qui prépara le terrain à l’existence d’un journal comme Témoignage chrétien,  » le Sillon  » de Marc Sangnier. Le père de Jean d’Ormesson était un chrétien de gauche !

 » Il tenait beaucoup au terme chrétien, tandis que ma mère insistait pour que l’on se dise catholiques. Certains appelaient même mon père le Marquis rouge.  » Nommé ministre de France à Munich, en 1925, alors qu’Hitler était emprisonné après son putsch raté, il quitta son poste en 1933, après l’élection de ce dernier comme chancelier.

 » Il nous a élevés dans la haine de Franco, Mussolini et Hitler. En Bavière, il a sauvé pas mal de juifs allemands. Et je me souviens qu’en 1933, on recevait tous les matins une photo de lui avec les yeux crevés.  » Il fut ensuite nommé en Roumanie et au Brésil –  » Où il recevait régulièrement le principal opposant à la dictature, un communiste  » – et a été l’un des ambassadeurs du Front populaire, nommé par Blum.  » En 1940, il a été nommé président de la Croix- Rouge française par Pétain. Il est donc allé à Vichy mais n’y est pas resté plus de vingt-quatre heures. Il a démissionné. Il n’y avait pas encore de loi anti-juives, mais il a découvert là-bas que Pétain avait renvoyé des juifs allemands à Hitler. Il a tout de suite compris. Par la suite, dans la pension de famille où nous habitions alors, à Chamalières, quand la radio diffusait un discours de Pétain, tout le monde se levait, sauf nous. Nous quittions la pièce.  »

En revanche, de Gaulle n’avait pas vraiment ses suffrages.  » Il ne le trouvait pas très républicain. Tandis que moi, je traçais partout des Croix de Lorraine.  » Autre divergence, ce père tant aimé voulait que son fils serve l’Etat.  » Il aurait aimé que j’intègre la toute nouvelle Ecole Nationale d’Administration, que je me mette au service des institutions.  » Chose impensable quand on hait les bureaux, les horaires fixes et la routine.

Une dernière confidence, à mi-voix :  » Je suis convaincu que le fait de devenir directeur du Figaro et académicien, alors même que je n’aime pas les honneurs, a été comme un espèce de gage sur le tombeau de mon père : “Tu vois, j’ai tout de même fait ce que tu aurais aimé que je fasse. »  »

(1) www.academie-francaise.fr 

Un ancêtre révolutionnaire

 » Mon arrière-grand-père direct, du côté maternel, n’est autre que Le Peletier de Saint-Fargeau (voir l’illustration ci-dessus), député de la noblesse à la Constituante, devenu l’ami de Robespierre et qui l’a débordé sur sa gauche. Il était devenu l’ami de Gracchus Babeuf. Le jour de la mort de Louis XVI, il fut assassiné par un garde du roi. C’est ainsi qu’il est devenu, avec Marat tué dans sa baignoire, un héros révolutionnaire. David les a peints tous les deux. C’était évidemment un sujet tabou dans la famille de ma mère, monarchiste et réactionnaire. Mon père, lui, plus à gauche, s’amusait à lancer le sujet lors des repas de famille ! »

Héloïse, l’héritière

 » Ce que j’ai fait de mieux dans ma vie, c’est ma fille. Je suis plus fier d’elle que de moi.  » Au printemps 2005, Héloïse d’Ormesson a créé une maison d’édition indépendante qui a réussi le double exploit de survivre et d’avoir un catalogue de grande qualité. Et tout cela sans l’aide de son précieux père :  » Je n’ai pas levé le petit doigt pour elle. Elle a réussi seule cette formidable aventure. Certains auteurs voulaient signer chez elle en espérant que je leur apporte mon soutien. Je n’ai passé aucun coup de fil. Et puis je me suis finalement dit que ce serait moche de ne rien faire pour elle, c’est pourquoi nous publions ce livre, Saveur du temps.  » A travers ces chroniques se dessine un personnage plus complexe que l’académicien volubile et réactionnaire, citant Chateaubriand à tous les vents. Borges et Aragon ont droit au meilleur accueil dans son panthéon, ainsi que des écrivains méconnus auxquels il donne une nouvelle chance, tels Joseph Joubert, Paul-Jean Toulet, Michel Mohrt. On savoure quelques précieuses formules ( » J’ai parfois regretté mes paroles, je n’ai jamais regretté mon silence « ) et citations : de retour de Rome, Frossard rencontre Mauriac qui lui demande :  » Alors, le vatican ?  » Réponse :  » Un nœud de vicaires. « 

(Article paru le 25 mai 2007 dans Témoignage chrétien)