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(version intégrale d’un entretien publié dans Les Inrockuptibles du 28 août 2013)

– Dans votre livre « Comment s’en sortir » (Plon), deux personnalités sont récurrentes : « Sarkozy le fou » et « Hollande le mou ». Psychologiser ainsi la politique, n’est-ce pas une façon de la dénaturer, d’appuyer sur un point – le tempérament, le caractère – qui n’est peut-être pas essentiel ?

Jean-François Kahn : Pour ce qui est de Sarkozy, je crois au contraire que c’est absolument essentiel. Le contresens profond vient plutôt de ceux qui nous ont dit, quand on a fait la Une de Marianne « Sarkozy est-il fou ? », qu’il fallait surtout s’intéresser à son programme. Mais on ne comprend rien à ce qui s’est passé sous Sarkozy, ni à son échec, si on ne voit pas que c’est d’abord un problème psychologique. Prenez par exemple le nombre de sujets sur lesquels il a dit tout et son contraire : le mariage gay, les immigrés, le modèle social…

– Le fait de ne pas tenir ses promesses et de dire tout et son contraire est plutôt courant en politique, ce n’est pas particulièrement le signe d’une folie. Le terme de « fou » est-il bien choisi ?

Savoir si le terme est le bon, ça c’est un autre débat. D’ailleurs dans le livre je décris un « fou calculateur », donc pas totalement fou, et un « mou obstiné », donc pas si mou que ça…

– Vous pointez des hommes politiques médiocres et un système binaire partagé entre le PS et l’UMP. Or chacun reconnaît la médiocrité et l’inefficacité des partis politiques. N’est-il pas plus intéressant de se pencher sur d’autres acteurs de la vie politique : société civile, groupes de pression, etc. ?

Le sujet du livre, c’est la politique menée par les gouvernements successifs, donc par les hommes politiques. Et je leur demande d’ailleurs d’arrêter de dire qu’ils n’ont pas de pouvoir, d’arrêter de se défausser sur la mondialisation. Je rappelle aussi que l’on est quand même passé de leaders comme Clemenceau, Jaurès, Blum, De Gaulle à… Harlem Désir, Bruno Le Roux et Christian Jacob. Pourquoi est-on tombé à ce niveau ? Parce que nous sommes dans un système bi-partisan qui pousse à la dévalorisation : ce qu’ils disent est nul mais ça n’a aucune importance puisque ce sont des prises de parole automatiques générées par ce système binaire. Nous avons en permanence deux discours pré-enregistrés de deux partis qui se répondent et qui n’ont plus besoin d’être connectés au réel. Ce système fait que le débat public est enfermé dans une confrontation manichéenne et simpliste.

– Vous revenez aussi sur un de vos sujets de prédilection, ce que vous appelez « le panurgisme médiatique »…

D’abord, précisons que ce panurgisme n’est pas vrai pour tous les sujets. Sur le mariage gay par exemple, on ne peut pas dire que tous les journalistes pensaient et disaient la même chose. Mais c’est vrai qu’il y a une tendance. D’une part, cela s’explique par la restriction du pluralisme de la presse. Quand j’ai commencé dans ce métier, il y avait quatorze quotidiens nationaux représentant quatorze tendances différentes… aujourd’hui il y en a trois. D’autre part, la presse nationale se lit très peu mais ça n’a aucune importance puisque c’est ce qu’elle dit qui est repris dans les télévisions, les radios et les éditoriaux de la presse de province. Donc tout en étant très peu lue, elle a une influence considérable, elle donne le ton.

Or cette presse est partagée entre une droite néolibérale et une gauche social-démocrate bobo. La gauche populaire n’a pas de presse, les anti-Europe n’ont pas de presse, la droite nationale n’a pas de presse, le centre n’a pas de presse… Vous avez seulement deux tendances qui doivent représenter 35 à 40% de l’opinion. Il y a donc une survalorisation de ces 35-40 % d’opinions. Par ailleurs, dans la mesure où il y a très peu de journaux, et qu’ils sont à Paris, les journalistes vivent les uns sur les autres, ils sont sans arrêt ensemble, et sont quasiment de la même extraction sociologique. Beaucoup partagent le même parcours : ils ont commencé à l’extrême gauche et au fur et à mesure que leur salaire et leur pouvoir ont augmenté, ils ont évolué vers une acceptation de la logique néolibérale. Ils se sont confectionné un syncrétisme idéologique fait de pensée soixante-huitarde en matière sociétale et de ralliement à l’orthodoxie libérale en matière économique et sociale.

Je ne défends pas une thèse néo-marxiste à la Bourdieu selon laquelle le grand capital leur imposerait ce qu’ils doivent penser. Non, il n’y a pas de chef d’orchestre clandestin… et c’est sans doute pire : ils pensent vraiment ce qu’ils disent ! La pensée unique n’existe pas en soi mais la tendance à l’unicité de la pensée médiatique correspond à quelque chose de profond, de réel et de libre.

– Sur quels sujets retrouve-t-on cette pensée unique ?

Sur le choix de l’orientation social-démocrate comme seul modèle politique possible par exemple, et sur le ralliement à l’orthodoxie libérale. Dire qu’il y a une pensée unique ne signifie pas pour autant qu’elle est fausse. Il y a beaucoup de domaines où je la constate tout en la partageant. Mais cela pose un vrai problème pour la démocratie. Prenez par exemple le référendum européen de 2005 : j’étais pour le « oui », j’ai voté « oui », mais il était insupportable et inacceptable que 94% des éditorialistes, des chroniqueurs et des directeurs de journaux soient aussi pour le « oui »… Et cette conviction était sincère chez eux, personne ne les obligeait.

– Cela vous est d’autant plus insupportable vous regrettez aujourd’hui d’avoir voté « oui »…

En effet.

– Pour ne pas suivre ce panurgisme médiatique, comment faites-vous ? Vous passez-vous de la presse quotidienne et des grands médias ?

Pas nécessairement, on peut lire la presse avec un œil critique. Tenez, par exemple j’ai le Monde sous les yeux là, et je lis en Une « Le rebond surprise de la croissance conforte François Hollande »… eh bien ça m’énerve ! Ce rebond est surtout bon pour la France et pour les Français, non ?! Cette façon de se demander tout de suite à quel politicien ça peut profiter, je trouve ça extraordinaire ! C’est bon pour le pays, pour les citoyens, pour le recul du chômage… Qu’est ce qu’on en a à foutre si ce n’est bon que pour Hollande… Franchement, c’est le problème ? Bon, ça m’énerve, mais je lis quand même. Peut-être que mon âge aussi m’aide à avoir ce regard critique car je viens d’une génération qui n’a pas connu ce rouleau compresseur et unificateur de la presse.

– Vous êtes désormais à la tête d’une société de conseil, République Communication. Pour qui travaillez-vous ?

J’ai en effet créé cette société il y a dix ans. J’ai travaillé pour le Soir de Bruxelles, l’Hebdo suisse, Radio Canada, la revue Histoire, le Magazine Littéraire, le Nouvel Observateur

– Vous avez travaillé pour le Nouvel Observateur ?!

Oui, mais je n’étais déjà plus à Marianne.

– Que faites-vous pour ces journaux ?

Je réfléchis à des idées de magazines, de reportages, de maquette…

– Depuis juin, vous travaillez aussi pour Marianne, que vous avez fondé en 1997 puis quitté en 2007…

Pour Marianne voilà ce qui s’est passé : j’ai quitté le journal il y a six ans. Il y en a qui ne m’ont pas cru, qui pensaient que j’étais toujours là et chaque fois qu’ils voyaient dans le journal une signature qu’ils ne connaissaient pas, ils pensaient que c’était moi qui écrivais sous pseudonyme… Or pendant six ans je n’y ai pas mis les pieds.

– Vous étiez même assez critique sur Marianne…

Oui, si je suis parti c’est que j’avais des raisons. J’ai quand même créé ce journal. Quitter un journal qu’on a créé, ce n’est pas évident…

– Pourquoi y être revenu ?

Marianne a été touché, comme tous les autres journaux, par la crise de la presse. On dit parfois que les news magazines résistent mieux que les quotidiens, mais je peux vous assurer qu’ils plongent aussi. Si vous saviez la vérité sur les chiffres… C’est épouvantable, terrible. Le Point et Marianne ont mieux résisté que les autres. Mais maintenant, tout le monde dégringole. Il y a deux ans, la direction de Marianne m’a donc demandé un travail sur la façon de repenser la presse magazine face à cette crise.

– Qu’avez vous proposé ?

Mon projet allait dans le sens de changements radicaux. Ils ne l’ont pas suivi… Mais la crise s’est aggravée et la rédaction, qui n’avait pas été mise au courant, a été informée que j’avais fait ce travail. Les journalistes m’ont demandé de leur expliquer mon projet. Ils l’ont approuvé à la quasi-unanimité, avec l’accord de la direction. Le 29 juin, on a donc lancé le Nouveau Marianne. Comme il y avait beaucoup de modifications à faire, je leur ai proposé de rester trois mois pour le mettre en œuvre, sans être payé, mais à une condition : avoir les pleins pouvoirs. Je leur ai dit : « Je veux une dictature à la romaine, que j’abandonnerai comme Cincinnatus, au bout de trois mois ! »

– Quels sont ces changements radicaux ?

Le principal a été de rompre avec le modèle du news magazine à l’américaine. Il ne fonctionne plus. Même Newsweek a fermé sa version papier. Le principe du sujet unique en couverture par exemple, ça ne va pas. Avec le Nouveau Marianne, vous trouverez sur la même Une à la fois un sujet vendeur sur « la sexualité de droite et la sexualité de gauche » et un sur Spinoza. Sur une autre, on a mis six sujets, dont un sur Olympe de Gouges. Jamais un news n’aurait mis Olympe de Gouges en Une ! Sur le fond, j’essaie de retrouver les fondamentaux de Marianne : rejet de la pensée unique, du panurgisme médiatique, volonté d’explorer des nouvelles voies, de dépasser des clivages traditionnels, etc. Mais de façon encore plus radicale. Nous avons besoin d’une révolution institutionnelle, d’un nouveau modèle de société. Marianne doit être le journal qui porte ces valeurs. Et on offre deux pages aux lecteurs pour qu’ils fassent eux aussi des propositions concrètes, c’est la rubrique « chiche ! ».

– Ne redoutez-vous pas la concurrence d’internet, l’abandon de la presse écrite par les lecteurs ?

Je n’ai pas de certitude sur ce sujet. Il y a deux possibilités. La première, c’est le cas de figure du train qui arrive à l’époque des diligences. Vous pouvez faire n’importe quoi, chauffer les diligences, les améliorer… c’est mort. La seconde, c’est l’apparition du cinéma qui n’a pas remis en cause le théâtre, puis la télé qui n’a pas remis en cause le cinéma, etc. Je crois plutôt à cette option. Mais je ne peux pas exclure la première.

– Selon vous, la presse écrite arrivera toujours à proposer quelque chose de différent, de mieux qu’internet…

Oui. D’une part il y a un lien physique avec un journal, c’est une matière que on l’a en main : on le tient, on le sent, on le froisse, on le déchire… D’autre part, sur internet il y a un problème avec l’absence de hiérarchisation. Le moins important et le plus important se mêlent, il n’y a pas de cohérence, pas de sens. C’est pour cela qu’il faut repenser un journal de telle façon que la hiérarchisation et le sens deviennent fondamentaux.

– On assiste dans les médias à une inflation de commentaires et d’analyses qui prennent le pas sur les faits, les reportages, les enquêtes. Or Marianne pratiquait beaucoup cela…

C’est exact, mais vous remarquerez que j’ai fait sauter presque toutes les chroniques. Par ailleurs, dans le Nouveau Marianne, il y a des grandes enquêtes. Sur le scandale des péages d’autoroutes, par exemple, ou dans notre dossier « comment les Chinois conquièrent la France ». Pour les reportages, c’est plus compliqué. Ils posent un problème financier, mais aussi de rapport décalé à l’actualité. Quand l’armée intervient place Tahrir, au Caire, entre le moment où l’on écrit l’article et le moment où il sera publié, cet événement aura déjà été traité ailleurs… Je suis pour le reportage, mais il faut le réinventer.

– Quels journaux lisez-vous ? Quels médias vous intéressent, vous inspirent ?

Je m’intéresse à Mediapart. Et je regarde beaucoup le site du Figaro : ils doivent d’ailleurs avoir pas mal de pognon parce qu’ils l’actualisent en permanence ! A minuit, à sept heures du matin, le week-end… vous avez toujours les dernières infos.

– Et les autres magazines, Le Point, l’Express, Le Nouvel Obs… comment les jugez-vous ?

C’est compliqué. Ils sont tous les trois très bons, c’est certain, faits par des journalistes de qualité, mais comme je vous l’ai dit, le genre est mort. Par ailleurs, il y a dans le Nouvel Obs une influence de la pub et du commercial qui les empêche de se remettre en cause, qui les laisse prisonniers de vieux schémas. Et à l’Express, ils ont un patron compétent mais qui n’y est jamais parce qu’il est à la radio ou à la télé. Quand on dirige un journal il faut y être jour et nuit. A Marianne, je ne reste que trois mois mais j’y suis tout le temps.

– Selon un article du Monde, il y a une chose que vous n’avez pas encore réussi à imposer pour le Nouveau Marianne, c’est la baisse de salaire des directeurs… Est-ce exact ?

Oui, c’est vrai. Mais j’y arriverai. Avec l’aide de la rédaction, j’y arriverai.