lea(Chronique cinéma – Les Lettres Françaises – septembre 2013)

I

On les appelle parfois les forçats du nucléaire. Ils passent d’une centrale à une autre pour faire le sale boulot. Nettoyer, réparer, maintenir. Au risque de leur santé, et de leur vie. Sans statut, sans reconnaissance. Mobiles et flexibles comme l’exige le grand dogme en cours. Une fois tous les dix ans, les médias évoquent le sort de ces 22 000 précaires sacrifiés. Puis les oublie. Et continue à vanter « les atouts du nucléaire »… La fiction les a aussi longtemps ignorés. Jusqu’à ce qu’un roman et un film s’emparent de cette matière pour en faire des œuvres de premier plan. Elisabeth Filhol en 2010 avec un roman, La centrale (P. O. L.), et en cette rentrée 2013, Rebecca Zlotowski avec Grand Central. Le film est inspiré du livre.

Gary, la vingtaine, est abonné aux agences d’interim et aux petits boulots. Né dans la banlieue lyonnaise, sans diplôme ni formation, il est accepté pour une mission dans la Drôme, à la centrale du Tricastin. En quelques semaines, c’est un concentré de vie qui va lui exploser au visage. Vagabond solitaire, il est confronté aux lois du travail d’équipe et de la fraternité ouvrière. L’attention à l’autre, ici, est vitale : la mort peut frapper à chaque faux pas. Et dans ce camping où il vit, semblant sorti d’un roman de Houellebecq, entre fleuve et centrale, il découvre la passion amoureuse. Elle a pour nom Karole, future femme de Toni, un de ses nouveaux frères d’atome…

Rebecca Zlotowski a réussi là où tant de cinéastes français échouent : dérouler un drame passionnel sur un fond de réalisme social. Une réussite qui s’explique par la qualité du scénario. Le travail de ces ouvriers du nucléaire est parfaitement décrit : leurs gestes, leurs silences, leur concentration, leur nervosité. Les décors sont eux aussi très travaillés. La réalisatrice a tourné les intérieurs dans une centrale nucléaire hors-service en banlieue de Vienne, en Autriche.

Elle a construit son film sur des allers-retours très réussis entre cet univers glaçant et sophistiqué, comme en retrait du monde, où chacun risque sa peau malgré les tenues de protection, et celui de la vie au camping où le corps respire, chemise ouverte et verre à la main, sous les arbres, au bord du fleuve. Ce passage entre deux mondes, elle le souligne aussi en changeant de caméra : le numérique, net et précis, pour la centrale, et le 35 mm, granuleux et flou, pour le camping. Le tout porté par un quatuor d’acteurs hors du commun : Tahar Rahim (Gary), Léa Seydoux (Karole), Olivier Gourmet (Gilles) et Denis Ménochet (Toni). Deux regrets cependant : autant on cerne la personnalité et l’histoire de Gary et de Gilles, voire de Toni, autant celles de Karole restent opaques ; la fin du film n’est pas tout à fait à la hauteur du reste.

Grand Central, film français de Rebecca Zlotowski, avec Tahar Rahim, Léa Seydoux, Olivier Gourmet, 94 mn, en salle.

II

Né au début du 20e siècle (1906) et mort à l’entame du suivant (2002), Billy Wilder a été à la fois un observateur pointilleux des mœurs de ses contemporains et un fabuleux scénariste. Il est mis à l’honneur par une série de nouvelles sorties en salle : Irma la Douce, Fedora, Stalag 17…. Parmi elles, on peut savourer l’hilarante satire du journalisme déroulée dans Spéciale Première. Ce film sorti en 1975 est l’adaptation d’une célèbre pièce de théâtre, The Front Page, de Ben Hecht et Charles Mac Arthur, écrite en 1929. Au Palais de justice de Chicago, des journalistes attendent en buvant et en jouant aux cartes la pendaison d’un homme accusé du meurtre d’un policier, mais surtout condamné pour ses idées communistes. Suite à l’intervention d’un psychanalyste déjanté (caricature de Freud, que Billy Wilder, né en Autriche, avait croisé lorsqu’il était stagiaire au journal Die Stunde) le condamné réussit à s’échapper. Chacun va vouloir lui mettre la main dessus : journalistes en mal de scoop, politiques en quête de voix à la veille d’une élection municipale, policiers aux ordres des politiques… Jack Lemmon, acteur fétiche de Wilder, mène avec brio une troupe de comédiens brillants (aux côtés de Walter Matthau et Susan Sarandon) dans cette valse folle. Derrière les gags et la caricature perce la vision impitoyable d’une société sclérosée par le goût du pouvoir, la loi du plus fort et la quête du sensationnel. Des critiques qui demeurent très actuelles.

Spéciale Première, film américain de Billy Wilder (1975), avec Jack Lemmon, Walter Matthau, Susan Sarandon, 105 mn, en salle.

III

Les films de série B offrent parfois de surprenantes tentatives d’audace et de subversion. Avec American Nightmare, James De Monaco livre une vision cauchemardesque du rêve américain : il imagine qu’une nuit par an, de 20h à 7h, tout acte criminel, y compris le meurtre, est autorisé. Commissariats et hôpitaux sont fermés. Législation d’autant plus acceptée que le pays affiche le reste de l’année des taux de criminalité et de chômage proches de zéro. Les marchands de systèmes de surveillance, eux, font fortune. Tel James Sandin (Ethan Hawke), qui va pourtant devoir affronter chez lui une bande de meurtriers durant une nuit d’horreur… Si l’on oublie les flots d’hémoglobine et les faciles effets de terreur, il reste une réflexion provocatrice sur notre degré de tolérance à la violence, d’autant plus élevé que celle-ci n’intervient pas dans notre jardin, selon la célèbre devise anglo-saxonne « not in my garden ». Produit avec peu de moyens, ce film a rencontré un vif succès aux Etats-Unis.

American nightmare, film américain de James De Monaco, avec Ethan Hawke, Lena Headey, 86 mn, en salle.