ferréLe 17 juillet, Libération publia un compte-rendu particulièrement caricatural et inepte de la soirée d’hommage à Léo Ferré organisée par le Théâtre Toursky à Marseille le 14 juillet.

Luc Vidal, excellent connaisseur de l’oeuvre et de la vie du chanteur, directeur des Cahiers d’études Léo Ferré, était présent ce soir-là au Toursky. Il a adressé une lettre ouverte à l’envoyé spécial du quotidien.

Voici quelques passages de l’article suivis du texte de Luc Vidal.

– Extraits débiloïdes de l’article de Libération :

« le théâtre Toursky est un lieu à part, pas vraiment beau mais plein de vie »

« Le maître des lieux a occupé la scène avec trois de ces soliloques, où Léo Ferré vitupérait pêle-mêle l’Eglise, l’ordre bourgeois, la peinture abstraite ou la conquête spatiale »

« Ces diatribes au vomi lyrique ne sont pas ce qu’on préfère de l’œuvre »

« Un petit parfum d’encens de chapelle a fini par émaner de cette célébration où la jeunesse, dans la salle comme sur scène, était absente. Ni rap, ni slam, ni rock… »

« Voir les spectateurs acheter des photos de l’artiste, telles des icônes, va mal avec l’idée qu’on se fait d’un anar »

« Un Léo humain et chaleureux, éloigné du tribun ronchon qu’il fut aussi »

– La réponse de Luc Vidal :

Lettre ouverte à François-Xavier Gomez, journaliste à Libération

« …

Ô DC8 des Pélicans

Cigognes qui partent à l’heure

Labrador Lèvre des bisons

J’invente en bas des rennes bleus

En habit rouge du couchant

Je vais à l’Ouest de ma mémoire

Vers la Clarté vers la Clarté

… »

in Il n’y a plus rien

Monsieur,

Vous étiez au théâtre Toursky ce 14 juillet dernier si j’en crois l’article relatant la soirée « Grande Nuit Léo Ferré » dans votre journal du 17 juillet et signé par vos soins. Votre article présenté en trois colonnes est une somme de clichés, d’imprécisions et de commentaires à l’emporte-pièce dérisoires et inexacts jusqu’aux détails.

Votre titre : À Marseille, il court, il court, le Ferré

Avez-vous eu le plaisir de faire un simple jeu de mots ou une euphonie Ferré, Furet ? Vous reprenez la poésie populaire et le cliché commun : il court, il court, le furet du bois /Le furet du bois Mesdames… /Le furet du bois joli. Faites-vous ainsi allusion à la soirée même de ce 14 juillet, aux textes de Léo Ferré ? Soirée dont le but éminent est de rendre hommage au poète-musicien et surtout à son oeuvre et son verbe, dans la diversité de ses thèmes et à l’histoire commune entre le théâtre Toursky de Richard Martin et l’artiste.

Ce furet que vous évoquez indirectement est un symbole évidemment érotique. Et dans ce cas, les chansons Cette blessure magnifiquement interprétée par Angélique Ionatos, C’est extra dans une version précieuse portée par la voix de Caroline Casadesus correspondraient à une certaine justesse de commentaire de votre part. Mais savez-vous aussi que le furet est un putois albinos domestiqué qui chassait le lapin de garenne ? Votre article joue le rôle de cet albinos qui tend à abattre le lapin Léo Ferré et à discréditer l’homme et l’oeuvre du poète-musicien et par la même occasion, cette formidable soirée.

Une opération de discrédit…

Vous opposez les uns aux autres : « Le plus beau moment est venu au soleil de l’après-midi… » quand le chanteur Feloche accompagné par le MG21, orchestre d’instruments à Plectre a chanté quelques reprises de Léo Ferré alors que le maître des lieux Richard Martin « a occupé la scène avec trois de ces soliloques où Léo Ferré vitupérait pêle-mêle l’Église, l’ordre bourgeois, la peinture abstraite ou la conquête spatiale. » Et vous affirmez que ces « diatribes au vomi lyrique ne sont pas ce qu’on préfère de l’oeuvre ». J’en conclus que pour vous ce fut le plus mauvais moment. En fait, vous donnez des bons points comme un vieux maître d’école qui n’a pas compris le mouvement des choses ou un censeur qui rêve toujours d’imposer sa loi.

Vous opposez les comédiens entre eux Richard Martin à Rufus et Michael Londsdale qui ont choisi des textes moins sentencieux ! Je crois rêver. Vous ne prenez même pas le temps de citer vos sources et les chansons ou textes incriminés par la sûreté apparente de vos jugements ! Richard Martin a dit avec brio, force et générosité le génie du verbe ferréen. Il a dit : Préface, Il n’y a plus rien et Le Chien. Rufus a lu Le Style avec un jeu et une élégance remarquables. Ces quatre écrits ne sont en rien des soliloques. Ils sont poèmes monologues ou proses hautement poétiques. Qu’ils soient rimés ou non, en vers libre ou vers blanc ou en prose classique. Sachez que de nombreux textes de Ferré provocant à l’amour, à la liberté, à l’insurrection du coeur ont été écrits dans les années cinquante et soixante. Ils sont contemporains de ce que vous nommez « l’esprit faubourien des débuts de Ferré ». Étonnant ! Non ?

Préface que dit Richard Martin a été rédigé par Léo Ferré en 1956 pour son livre Poète… vos papiers ! En 1972 il en tira ce monologue de scène. Robert Belleret dans son Dictionnaire Ferré (Chez Fayard) indique à juste titre que le texte n’a pas vieilli et qu’il « prend des allures d’un manifeste, mettant l’imagination au pouvoir et bousculant certains dogmes de la bourgeoisie avec douze ans d’avance sur l’insurrection de Mai 68 ». « À vos plumes poètes, la poésie crie au secours, le mot Anarchie est inscrit sur le front de ses anges noirs ; ne leur coupez pas les ailes ! La violence est l’apanage du muscle, les oiseaux dans leurs cris de détresse empruntent à la violence musicale. Les plus beaux chants sont des chants de revendication. Le vers doit faire l’amour dans la tête des populations. À l’école de la poésie on n’apprend pas : on se bat. »

Que vous ne vous soyez pas aperçu de ces signes et des hautes fréquences poétiques qui coulaient dans les oreilles d’un public attentif ce soir d’un 14 juillet au théâtre Toursky, rien de grave en soi. Mais dites-moi un peu de quelles « diatribes au vomi lyrique » parlez-vous ? En exergue, j’ai indiqué par des courtes citations ce que vous appelez « vomi ». Nous pourrions citer d’autres exemples dans le texte et les voix qui les ont dits ou chantés ou musiqués.

J’affirme que cette soirée fut sobre, bouleversante avec des moments sublimes. Ce qui fait la grandeur de l’oeuvre de Léo Ferré, c’est qu’elle peut toucher toute sorte de public. Tant il est vrai que son oeuvre poétique et musicale a su faire circuler librement la haute poésie, le parler de tous les jours et l’argot salvateur, la musique savante et la mélodie populaire jusqu’à la danse des mots interprétée souverainement par Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault.

Opposer les uns aux autres est un exercice de style louable

La teneur de votre article n’invite pas à découvrir le sens de ces nuances tant il est à charge contre ce « Léo humain et chaleureux, éloigné du tribun ronchon qu’il fut aussi ». Vous transformez ainsi Léo Ferré en tribun (un orateur donc) et ronchon de surcroît. Il disait, il chantait, il musiquait. Vous faites donc mieux ainsi dans votre opération de discrédit en opposant Ferré à Ferré, l’un humain et chaleureux à l’autre prétendu tribun ronchon ! Ferré, c’est tout l’opposé de cela. Il ne fut pas militant. Seulement poète, musicien au service de l’art et de l’humaine condition. Léo Ferré était à la fois poing levé et main ouverte et tendue.

À telle enseigne que vous allez plus loin dans votre dénigrement : vous regrettez l’absence de la jeunesse ! Elle y était pourtant, et sur la scène, et dans la salle. Avez-vous observé les musiciens ? On n’a pas vu les mêmes choses. Vous regrettez l’absence du rap, du slam, du rock dans la soirée. Je me demande s’il faut répondre à tant d’incompréhensions. Le verbe Ferré est d’une certaine manière rap, slam. S’il en est un en France qui a précédé ces mouvements et ces modes, c’est bien Léo Ferré. Mais il est vrai quand il s’agit de cela et d’écouter Ferré et ceux qui l’ont déclamé dans cette soirée, vous parlez alors de vomi lyrique. Je vous concède que le rock en tant que rock n’était pas présent ce soir-là. Mais l’énergie rock du verbe de l’artiste y était vivante comme elle l’était avec le groupe des Zoo. Et d’ailleurs votre regret au fond, rime à quoi ? Qu’auriez-vous fait, vous, au juste ? Que proposeriez-vous ? Je vous invite alors à écouter la chanson Requiem du bien nommé Léo Ferré en espérant que vous comprendrez…

Une certaine idée de l’anarchie comme un nez au milieu du visage…

 Pour enfoncer le clou, vous êtes imbattable. Vous mettez en exergue dans votre article souligné en caractère gras : « Voir les spectateurs acheter des photos de l’artiste, telles des icônes, va mal avec l’idée qu’on se fait d’un anar. » On aimerait connaître l’idée que vous avez sur le fait d’être anar pour comprendre le sens de votre propos. Une remarque élémentaire s’impose : les spectateurs qui ont acheté un portrait ou photographie sont-ils anars ? Bien sûr que non. Les anars sont très peu nombreux mais ils sont les vivants parmi les vivants. Ils ont une âme de vie que vous ne pouvez pas soupçonner tissée dans l’étoffe de la générosité. C’est ce qui fait la richesse et la variété du théâtre Toursky : ses très nombreux spectateurs, passants, promeneurs qui fréquentent à l’année ce théâtre marseillais ouvert à toutes les générations, de tous horizons et fraternel comme jamais.

Vous avez une curieuse façon de donner des leçons de morale à autrui. Avoir une photographie de Léo Ferré ou son portrait serait donc à bannir car non conforme à l’idée que vous vous faites d’un anar ? Je vous ferai remarquer que les portraits proposés étaient des oeuvres de photographe et d’artiste-peintre. Notamment réalisé par José Corréa, l’auteur de l’affiche, le complice de Richard Martin sur scène dans Il n’y a plus rien, l’illustrateur de portraits fulgurants sur Léo Ferré.

Je n’ose croire que s’offrir un compact disc avec un portrait de Léo Ferré serait alors pour vous incompatible avec une certaine idée de l’anarchie. Votre article d’ailleurs ignore le talent de José Corréa.

Mettre en avant le Duduk et les instruments à Plectre dans les interlignes de votre article, par ailleurs excellemment joués par les musiciens, n’est-ce pas vouloir minorer et disqualifier le verbe de Léo Ferré ? « j’avais la phrase dans les mains, comme une grenade avant l’éclatement (…) Je finirai par le trouver ce style de l’invective. J’ai le papier qu’il faut, et l’encre aussi. J’attends » écrit Léo Ferré dans Le Style.

De l’inexactitude dans les détails

Pardonnez la longueur de cette lettre inhabituelle. Mais je tiens à vous remercier pour la mention que vous faites des Cahiers d’études Léo Ferré. Première inexactitude : ce n’est pas le théâtre Toursky qui publie ces cahiers mais les éditions du Petit Véhicule à Nantes et que j’ai le plaisir d’animer. Vous auriez pris le temps d’ouvrir ce cahier numéro 11 La Mémoire et La Mer, vous auriez corrigé l’erreur. Vous parler de l’impasse (!) Léo Ferré. Non, il s’agit officiellement du passage Léo-Ferré et rebaptisé dans la pratique promenade Léo-Ferré. Les mots ont leur importance. Vous avez peut-être remarqué le Mur de poésie initié par Richard Martin et qui borde cette promenade. On y lit Maïakovski, Rimbaud, Verlaine, Baudelaire, Blanc, Brauqier, Allwright, Cadou, Bérimont,

Desnos, Toursky, etc. Vous n’en parlez pourtant pas dans ce théâtre « plein de vie » comme vous ignorez l’exposition La Mémoire et la Mer que j’ai réalisée avec Nicolas Désiré Frisque (un jeune de 25 printemps) pour dire l’aventure commune théâtrale et poétique entre Léo et Richard ! Enfin, troisième inexactitude : Richard Martin en parlant du fameux arbre sous lequel de nombreuses paroles s’échangent nomme cet arbre Bonsaï libéré et non « de la liberté ». Pour lui cet arbre s’est libéré. Il est devenu géant. Il a quitté sa prison. Sa forme est celle d’un bonsaï. C’est comme un arbre du voyageur. Il symbolise la vie de son théâtre depuis toujours.

Pour couronner le tout, vous transformez le théâtre Toursky en chapelle. « Un petit parfum d’encens de chapelle a fini par émaner de cette célébration… » dites-vous. Merci pour les artistes et les saltimbanques compagnons de route de Richard Martin qui sont venus défendre une certaine idée de la poésie, de la liberté, du chant profond et de la musique dans l’oeuvre Ferré !!! Alors, pour leur rendre hommage, je vais les nommer (hormis ceux cités plus haut) Didier Lockwood, Fatos Qerimi, José Fernandez, Sapho, Philippe Caubère, Luca Lombardo, Chalmeau/Sophie, Michel Bouquet, Christiane Courvoisier, Michel Hermon, Pierre Arditi. Car chacun d’entre eux a été à la hauteur de cette célébration comme un printemps perpétuel.

Avez-vous remarqué que Guillaume Apollinaire était aussi présent dans les oreilles de chacun et chacune dans cette célébration vivante comme un « ange frais débarqué à Marseille hier matin » ? Francis Livon a inauguré cette soirée avec cet excellent orchestre à Plectre, précisément. Il n’a pourtant pas manqué son entrée. Et si vous avez oublié dans votre article de citer et Francis Livon et la chanson Marseille, est-ce vraiment un oubli de votre part ? En parler eût été parler de l’amour de Léo Ferré pour cette ville, de l’alliance créatrice qui lie Martin et Ferré, d’une certaine manière de comment vivre une certaine anarchie porteuse de fraternités réelles en ce théâtre Toursky. Et enfin de l’homme Martin, de ses Odyssées, de ses créations et la poésie du monde qu’il porte en lui. Mais il est des choses qui seront toujours incomprises… par certains. C’est ainsi…

« Et tes chiens qui mordent dedans

Le pot-au-rif de l’amitié

Un poète ça sent des pieds

On lave pas la poésie

Ca se défenestre et ça crie

Aux gens perdus des mots FÉRIÉS »

In Le Chien

Luc Vidal, le 30 juillet 2013