amorecarne

I

« Je vis avec ce mal obscur depuis 22 ans, mal obscur pour cause d’amour et de chair. » Ce mal, c’est le VIH, planté dans le corps de Pippo Delbono l’année de ses 32 ans. Point de départ de son film « Amore carne ». D’amour et de chair. Le spectateur est prévenu : il sera ici question de souffrances et de mort. D’ailleurs, impossible de rester spectateur. Pippo Delbono nous prend par la manche, par les tripes ; il nous parle de nos vies ; on redevient acteurs. Au gré de ses rencontres, de ses élans, de ses peurs, il nous fait partager ses secousses : un résultat d’analyse – « positif » -, la mort d’une amie – Pina Bausch -, le regard d’un fou – Bobò, son acteur fétiche : « mon père, mon grand-père, mon amant, mon frère, mon fils, mon ami ». Son art est d’autant plus brut qu’il a choisi un téléphone portable pour caméra.

Pippo Delbono veut filmer au plus près. Comme cette visite au centre de dépistage du Sida, pour refaire un test alors qu’il en connaît le résultat depuis 22 ans. Caméra cachée, on assiste à son échange avec le médecin, où la banalité des formules tranche avec le tragique de l’enjeu. Où la précarité du dispositif donne à la scène toute sa fragilité. Début de vertige, qui prend forme tout de suite après, dans une salle de restaurant où il tourbillonne entre les tables et filme, comme un danseur ivre, les boiseries, le plafond peint, les visages et les corps penchés sur leurs assiettes. Au milieu de la salle joue un quatuor à cordes. Il faut parfois d’étranges détours pour trouver la beauté. Cette musique, c’est l’une des nombreuses histoires dans l’histoire.

Avant d’être un film, « Amore Carne » a été joué au théâtre. Fasciné par la musique du violoniste roumain Alexander Balanescu (qui joua avec Michael Nyman, Ornette Coleman, David Byrne, Kraftwerk…), Pippo Delbono se souvient, en l’écoutant, du violon de son père, qui en jouait le soir après le travail. Il raconte comment est née cette création : « La voix et le violon se sont rapprochés en se mélangeant avec les paroles de Pasolini, de Rimbaud, de Whitman, d’Eliot, pour essayer de retrouver ces fils rouges secrets, magiques peut-être, qui relient les gens, les histoires, au-delà des différences, au-delà des nations, des langues, au-delà de l’être encore ici vivant, au-delà de l’être déjà parti. »

Des histoires et des gens, il nous en fait découvrir une incroyable suite. Nous voici embarqués dans la cuisine de sa mère – qu’il n’épargne pas lors d’une séquence rude et cruelle – ; dans les pas de la danseuse étoile Marie-Agnès Gillot, étourdissante et sublime ; dans le salon de Sophie Calle qui se déhanche sur une musique de supermarché ; sur l’asphalte de routes anonymes ; dans une brasserie face à Irène Jacob ; sur un banc public au côté d’un Diogène de hasard ; dans la traîne bouillonnante d’un bateau poussé par les mouettes…

Sur les visages et les paysages, il pose les mots des poètes, avec sa voix vibrante, chaude et sensuelle. « Sensation », de Rimbaud, qu’il lit magnifiquement, pourrait être un fil rouge secret de l’oeuvre de Delbono : « Je ne parlerai pas, je ne penserai rien : / Mais l’amour infini me montera dans l’âme ». C’est à une même montée que le réalisateur nous invite : après avoir dressé le tableau frissonnant de ses frayeurs et de ses maux, après avoir pris acte du tragique de la vie – « cette histoire est en train de m’apprendre à regarder la mort dans les yeux » -, il nous entraîne en belle compagnie vers toujours plus de sourires (Irène Jacob, Marisa Berenson), de grâce (Marie-Agnès Gillot, Bobò) et de rage de vivre, jusqu’à l’apogée d’un cri primal, signal de toutes les renaissances possibles.

Amore carne, de Pippo Delbono, 75 mn, avec Bobò, Irène Jacob, Marie-Agnès Gillot. En salle.

II

fils_unique-1Plus inspiré par les arts d’Extrême-Orient que d’Occident – il cite souvent le Nô et le Kabuki comme références théâtrales – , Pippo Delbono sera sûrement un spectateur enchanté par la restauration du chef d’oeuvre de Yasujiro Ozu, « Le fils unique ». Tourné en 1936, il est inédit en France. S’il évoque des thèmes chers au cinéaste japonais – les rapports parents-enfants (ici une mère et son fils) et la confrontation entre tradition et modernité -, « Le fils unique » marqua un tournant important dans son oeuvre : c’est à la fois le premier drame et le premier film parlant du réalisateur, qui avait produit jusque là une dizaine de comédies. Dans un village du Japon, l’employée d’une soierie décide d’envoyer son fils au collège alors qu’elle n’en a pas les moyens. Treize ans plus tard, elle lui rend visite à Tokyo, où elle imagine qu’il s’est fait une belle situation. Mais il n’a qu’un petit boulot et vit dans un logement précaire, au milieu d’un terrain vague, avec sa femme et son bébé.

On oublie assez vite les quelques imperfections techniques du film – malgré la très grande qualité de la restauration – tant il nous happe sans nous lâcher une seconde. Tout ici est parfaitement maîtrisé : la progression du récit, la subtilité des personnages et de leurs relations, la minutie du cadrage, la composition des plans, aussi bien en décor intérieur qu’extérieur. Le cinéaste nous fait ressentir, avec force détails, les révolutions à l’oeuvre dans ce pays attaché à la nature et aux traditions, où pylônes électriques, déchetteries, voitures et trains sont en train de s’imposer. La confrontation entre la mère et son fils est d’une très grande beauté, faite d’affrontements et de dialogue, d’orgueil et de tendresse.

Malgré les 75 ans qui les séparent, les films d’Ozu et de Delbono peuvent être rapprochés par l’alliance d’une clarté du propos et d’une maîtrise de la réalisation qui dépassent et transcendent les limites techniques.

http://www.carlottavod.com/film-743-fils-unique-le.html Le fils unique (1936), de Yasujiro Ozu, 83 min, avec Choko Iida, Shinichi Himori, Masao Hayama. En salle.

(chronique parue dans Les Lettres Françaises – Juillet/Août 2013)