001 Couv OK LV 3516.inddMercredi 3 juillet 2013, le quotidien Les Echos rapportait une colère de Pierre Bergé, actionnaire et président du conseil de surveillance du Monde, comme il en a le secret. Objet du courroux : l’hebdomadaire catholique La Vie (qui fait partie du groupe Le Monde) et son directeur de la rédaction, Jean-Pierre Denis. Ce dernier avait en effet commis quelque semaines plus tôt un édito cinglant contre le mariage pour tous. Un de plus.

« Je suis venu au secours du Monde, parce qu’il représentait une éthique que je partageais, a déclaré Pierre Bergé lors du dernier Conseil de surveillance, selon les Echos. Je ne suis pas obligé de supporter celle de La Vie, que je combats tous les jours. Oui je serais heureux que ce journal ne fasse plus partie du groupe. » Ultime épisode d’une guérilla qui dure depuis des mois entre les deux hommes.

La première colère de Pierre Bergé contre Jean-Pierre Denis remonte à février 2013, comme le rapportait La lettre de l’expansion, qui évoquait une volonté de la part de l’actionnaire du Monde de « recadrer » la direction de l’hebdomadaire catholique. Cet article signalait également qu’au même moment Jean-Pierre Denis avait recruté un nouveau rédacteur en chef, Jérôme Anciberro. Ce dernier était précédemment rédacteur en chef de Témoignage chrétien, qui avait pris position en décembre 2012 en faveur du mariage pour tous : « Mariage pour tous, un progrès humain. » Une prise de position qui avait été saluée alors sur Twitter par un certain… Pierre Bergé :

« Abonnez vous à Témoignage Chrétien le seul canard catho qui défende le mariage gay et qui s’oppose aux chefs de l’Eglise officielle. »

Il faut dire que sur le ring s’affrontent deux sérieux clients que tout oppose… sauf leur égo. A ma gauche : Pierre Bergé, militant actif de la lutte contre l’homophobie et contre le Sida, ex-patron du journal Têtu (revendu il y a peu à l’homme d’affaires et ami de François Hollande, Jean-Jacques Augier). Il y a deux sujets pour lesquels Pierre Bergé démarre au quart de tour et se laisse emporter par des élans rageurs : Mitterrand (son idole, pas touche à Tonton : l’ex directeur du Monde Erik Izraelewicz s’était pris une sévère remontée de bretelles pour avoir publié une tribune critique sur l’ex-président) et l’homosexualité.

A ma droite : Jean-Pierre Denis, directeur de l’hebdomadaire catholique La Vie, journal traditionnellement de centre gauche qu’il a gentiment fait basculer vers le centre droit (voire plus, par exemple quand il fait poser Marine Le Pen en Une, le regard tourné vers le ciel, avec pour titre « La tentation Marine Le Pen » ou qu’il relaie le discours national-républicain de Max Gallo, sarkozyste converti et assumé). Il a aussi fait passer son journal de l’indépendance critique vis à vis de l’Eglise catholique à une papolâtrie aigüe sous Benoît XVI, pontife réactionnaire s’il en fut. Dans les dix derniers mois, Jean-Pierre Denis a consacré cinq Une et au moins autant d’éditos au mariage pour tous :  « L’Eglise est-elle homophobe ? » (30 août 2012), « Mariage gay : le débat, c’est maintenant ! » (22 novembre 2012), « Mariage pour tous : l’engrenage » (10 janvier), « Mariage gay : droit dans ses bottes » (17 janvier 2012), « Un mai 68 de droite ? » (2 mai 2013). Et tout cela, sur une ligne militante : la Vie a fait ouvertement campagne contre ce projet de loi.

Les interventions à répétition de Pierre Bergé sont déplorables et condamnables (le Pôle d’indépendance du Monde a dénoncé sa dernière sortie, comme le révèle le Figaro), d’autant qu’il s’était engagé, en devenant actionnaire du groupe Le Monde à préserver la liberté des journalistes :

« Le Monde est indépendant ! Il n’est pas question, nous actionnaires, que nous fassions la moindre pression sur les journalistes », avait-il déclaré le 2 janvier 2011 dans l’émission Masse critique, de Frédéric Martel, sur France Culture.

Mais l’attitude de Jean-Pierre Denis n’est guère plus glorieuse. D’une part, il a pris seul la décision d’engager La Vie dans le combat contre le mariage pour tous, sans solliciter la rédaction. L’avis de celle-ci a été expédié en une phrase dans son édito de déclaration de guerre, le 9 janvier 2013, « Une mauvaise loi sur le fond et sur la forme »  :

« Bref, vous êtes partagés. Notre rédaction l’est aussi. Pour ma part, je pense que le mariage pour tous n’est pas une affaire de foi. C’est, simplement, une mauvaise loi. »

Peu importe l’avis des journalistes, c’est le chef qui décide. Après l’infaillibilité pontificale, Jean-Pierre Denis invente l’infaillibilité éditoriale. Et cela, dans un climat de tensions avec la rédaction, comme le rapportait un article du site pressenews.fr : « La Vie fait un malaise« .

D’autre part, Jean-Pierre Denis s’est parfois laissé emporter par les vents fous de la passion. Par exemple quand il qualifiait les partisans de la loi de « procureurs staliniens ». Ou lorsqu’il se lançait dans des tirades visiblement écrites sous acide :

« Le mariage gay marque une étape majeure dans un grand mouvement de déconstruction des normes qui, au bout du compte, risque de laisser l’individu désemparé, toujours plus fragile, exposé aux manipulations. Ce n’est pas un hasard si ses plus chauds partisans militent aussi pour le suicide assisté et l’euthanasie, ces folies qui nous guettent. Les idéologues de la dérégulation sans fin sont des apprentis sorciers. Mais ils peuvent être tranquilles, ce n’est pas eux qui panseront les plaies, on trouvera bien de charitables chrétiens pour cela ! L’ultralibéralisme sociétal est l’idiot utile de l’ultralibéralisme économique. D’ailleurs, en Grande-Bretagne, c’est David Cameron qui le promeut. » (« Une mauvaise loi sur le fond et sur la forme »)

Que l’on soit pour ou contre le mariage pour tous – ou ni pour ni contre… -, son raisonnement est parfois dur à suivre. Par exemple lorsqu’il explique que le gouvernement aurait mieux fait de s’intéresser à des sujets beaucoup plus importants, notamment sur le plan économique et social :

« Ça y est ! Par la voix de Jean-Marc Ayrault, de Stéphane Le Foll ou de Michel Sapin, et même de François Hollande, le gouvernement a enfin reconnu que les Français attendaient une politique axée sur le social et pas sur le sociétal. C’est ce que nous plaidons ici d’édito en édito depuis le premier jour du quinquennat… Au passage, le pouvoir a perdu un an et quelques plumes. Au fait, à qui la faute ? » (éditorial du 2/05/2013)

Précisons que les deux sujets les plus traités par la Vie ces 12 derniers mois ont été : le Pape et… le mariage pour tous.

A suivre…