bourdin« Sur RMC, nous allons défendre la marque France. Et je serai le premier à le faire. C’est du protectionnisme ? Eh bien oui. » Au micro ce lundi matin 3 juin, Jean-Jacques Bourdin, l’animateur vedette de la station, est plus en forme que jamais. A 63 ans, il anime depuis 12 ans avec une même vigueur la tranche 6h/10h. Et symbolise la fulgurante percée de cette radio. Souvent taxée de populisme, elle est devenue incontournable. De mars 2001 à mars 2013, son audience est passée de 1,9 à 7,8 points, soit de 900 000 à 4,1 millions d’auditeurs (selon Médiamétrie). Du jamais vu.

Ce succès d’audience est surtout dû à un homme, par ailleurs très discret : Alain Weill, fondateur du groupe NextRadioTv auquel appartient RMC. Avec son groupe, Alain Weill a également réussi à imposer la radio BFM et la chaîne tout info BFM TV, qui devance I-télé et LCI. Le bilan est plus négatif en revanche dans la presse écrite. En 2007, il a racheté le groupe Tests (Micro Hebdo, 01 informatique) et en 2008 le quotidien économique La tribune. Avec le premier, il a cumulé plans sociaux et baisses des ventes. En mai 2010, il a dû vendre 80% des parts du second, pour un euro symbolique.

L’aventure NextRadioTV commence en 2000. Alors numéro 3 du puissant groupe NRJ, Alain Weill est chargé de racheter une radio moribonde : RMC. L’opération échoue en raison de la loi anti-concentration qui interdit à un groupe de dépasser 150 millions d’auditeurs : NRJ possède déjà Nostalgie, Chérie FM et Rire et chansons. Alain Weill décide alors de faire le grand saut : quitter NRJ et acheter RMC. Pour cela, il lui faut un investisseur. Ce sera le fonds Alpha Développement Finance, situé au Luxembourg et associé à Wendel, la holding familiale d’Ernest-Antoine Seillière, alors patron du Medef.

Le président-fondateur d’Alpha Développement Finance, à qui RMC doit tout, est lui aussi plutôt discret. Alain Blanc-Brude est l’un des cinq administrateurs de NextRadioTV, dont il est actionnaire (4,4% des parts). Il dirige par ailleurs plusieurs sociétés financières basées au Luxembourg : Midas Gestion, Monab SC et Penshire Luxembourg, cette dernière étant issue d’un montage avec Penshire Inc., une société panaméenne… On est assez loin de la « marque France » et du modèle d’entreprise « artisan – petit commerçant » que RMC défend à longueur d’antenne… Quand Nicolas Sarkozy donna le 3 juin 2013 une conférence payée par Goldman Sachs, à Londres, Jean-Jacques Bourdin s’emporta toute la matinée à l’antenne : « Ils sont tous pareils ! Ils nous disent « on combat la finance » et après ils mangent dans sa main !  Vous avez entendu François Hollande : « La finance est mon ennemie ». Ils sont tous pareils ! » Et de conclure en beauté : « Faut pas s’étonner que la finance gouverne le monde ! » Il ne savait pas à quel point il avait raison : la finance, il lui doit son job.

Très loin de la « marque France » également, le concept qui a fait la réussite de la radio. En 2000, Alain Weill recrute Frank Lanoux, ancien de NRJ et actuel directeur général de RMC. Il l’envoie aux Etats-Unis, d’Atlanta à Washington, pour étudier le principe des talk radios, qui donnent la parole aux auditeurs. Avec un consultant américain, ils mettent en place pendant trois ans une grille très lisible partagée en deux grandes tranches : actu de 5h à 14h, et sport de 16h à minuit. Avec un mot d’ordre : « Sur RMC, les auditeurs auront l’antenne tout le temps », écrit Frank Lanoux dans « La deuxième vie de RMC » (éditions du Rocher). Tandis que les autres radios changent de grille chaque année, eux misent sur la clarté et la durée. Et sur un élément clé, souvent délaissé par les stations concurrentes : le ton.

Sur RMC, les animateurs ont de vraies « voix de radio » et de fortes personnalités : Jean-Jacques Bourdin, Jean-Michel Larqué, Luis Fernandez, Vincent Moscato, Rolland Courbis, les « grandes gueules » réunies autour d’Alain Marschall et Olivier Truchot… Frank Lanoux ne parle d’ailleurs pas d’émissions mais de « shows ». Quand on tombe sur un programme, on l’identifie tout de suite. Et comme les tranches horaires sont très étendues, on a peu de chance de se tromper de case. Une fois cette structure posée, il a fallu réaliser quelques « coups » pour faire décoller l’audience et les bénéfices. Citons en deux. Le premier est un coup commercial. En 2001, Alain Weill décide d’acheter les droits exclusifs de diffusion radio de la Coupe du monde de football 2002. Jusque-là, toutes les radios en disposaient gratuitement. Malgré la fronde et les recours des concurrentes, il les acquiert auprès du groupe Kirch pour une somme dérisoire : 546 000 euros. Pour la télévision, TF1 déboursa 168 millions…

Le deuxième « coup » relève plutôt du pari éditorial, c’est la libération de la parole. Tandis que la crise fait rage, RMC fait témoigner des personnes précaires qui posent une réalité palpable sur des chiffres et des discours. Telle retraitée raconte sa survie avec quelques centaines d’euros mensuels, telle caissière évoque ses tickets restos à 2 euros, tel autre son unique repas quotidien… Ce fut aussi la première radio à faire témoigner des musulmanes voilées. Des tabous tombent. Revers de la médaille : des tabous tombent aussi dans d’autres domaines un peu plus douteux, avec notamment une prise de parole d’électeurs et de militants d’extrême-droite qui ne cachent pas leur avis sur les étrangers, les Roms ou les politiques « tous pourris ». RMC s’est aussi spécialisée dans la critique systématique des syndicalistes et des fonctionnaires, les animateurs n’hésitant pas à pousser les auditeurs à se radicaliser au lieu de les amener à une discussion raisonnable. Aux accusations de démagogie, Jean-Jacques Bourdin répond : « Le travail d’enquête et de recoupement du journaliste demeure le complément du témoignage ». Le problème, c’est que pour l’enquête et le recoupement, il faut aller chercher ailleurs.

Le résultat, c’est un flux d’opinions souvent mal argumentées, parfois même de la part des animateurs : dans une de ses émissions consacrée aux allocations familiales, Eric Brunet (sarkozyste ultra et assumé qui présente « Carrément Brunet » de 13h à 14h) répondit à une auditrice qui lui posait une question sur la situation particulière des fonctionnaires : « je ne sais pas et de toute façon, les allocations familiales, je n’y connais rien ». Le tout baignant dans pas mal de vulgarité, où les animateurs prennent aussi leur part. Florilège d’auditeurs, pour la seule journée du 3 juin  : « Sarkozy, les banquiers le tiennent par les couilles » (Abdel), « l’universalité des allocs, ils se la mettent au cul » (Sébastien), « il faudrait que je sois fonctionnaire, comme tous ces branleurs » (Sébastien)… Et le même jour, du côté des animateurs : « elle est jolie ta robe, on voit tes tétons » (Vincent Moscato accueillant Maryse Ewangé-Epée dans le Moscato Show), « le foutre par derrière, c’est mieux que le pennis » (Florian Gautreau, dans l’After Foot)…

Sur RMC, les animateurs sont rois. Les journalistes de terrain, eux, voient leurs conditions de travail dénoncées par les syndicats. Ils accusent le groupe NextRadioTv de faire de l’info « low cost » en démultipliant les taches, avec des « charges de travail surdimensionnées » : radio, tv, web. Pour parler de la Tchétchénie ou de l’Irak, le plus simple c’est d’appeler un grand reporter qui travaille pour d’autres médias. Anne Nivat, par exemple, souvent sollicitée à l’antenne par Jean-Jacques Bourdin pour témoigner et faire la promotion de ses livres. D’ailleurs, ils se tutoient. Normal : c’est sa compagne. RMC, c’est une grande famille. Alain Weill pourrait aussi en témoigner : sa femme, Isabelle, est membre du conseil d’administration de NextRadioTv et directrice de la régie. Pas sûr en revanche que les stagiaires partagent le même point de vue : certains sont recrutés pour 12 mois avec un niveau bac + 4 et un revenu mensuel de 436 euros. Entre 2011 et 2012, Alain Weill, lui, a fait passer le sien de 357 816 à 557 816 euros annuels. Une lecture très personnelle du protectionnisme.

(version augmentée d’un article paru dans Les Inrockuptibles )