20120109215942!Logo_radiofrance_2006Les journalistes de Radio France ont reçu en 2007 un guide qui recensait les fautes de français commises à l’antenne. Alain Le Gouguec, rédacteur en chef à France Inter, qui en a supervisé la réalisation, en expliquait alors la démarche et commentait les réactions face à ce traité du  » bien-parler « . Un entretien et une initiative toujours d’actualité…

Pourquoi avoir recensé dans un guide les fautes de français commises à l’antenne par les journalistes de Radio France ?   

Alain Le Gouguec : Quand Patrick Pépin a été nommé médiateur de Radio France il y a quelques années, il a été confronté aux nombreuses réactions des auditeurs. Elles prennent en effet une ampleur nouvelle. Auparavant, lorsque les auditeurs voulaient réagir, ils prenaient le temps de nous envoyer des lettres manuscrites, soignées. Avec le courrier électronique, la réaction est beaucoup plus rapide et spontanée. Ce qui demeure, c’est l’exigence du public de Radio France. Nous devons être à la hauteur. Patrick Pépin s’est vite trouvé débordé par tous ces messages qui relevaient des fautes de français, des contresens, des maladresses. Il a pris exemple sur la BBC, qui a créé, il y a déjà quelques années, un livre d’antenne. Il a appelé trois personnes pour l’aider à réaliser ce Micro-guide, Bertrand Vannier, ancien directeur de la rédaction de France inter, Jean-Luc Aplogan, chargé de mission auprès du président de Radio France pour la diversité culturelle, et moi. En janvier 2007, ce classeur a été distribué à 640 journalistes de Radio France. Il sera régulièrement remis à jour.

Avez-vous constaté une amélioration à l’antenne ? Entendez-vous moins de fautes ?

Je m’arrache toujours un cheveu le matin quand j’écoute la radio. Aujourd’hui par exemple [entretien réalisé jeudi 22 février, NDLR], j’ai entendu trois fois le mot  » fameux  » entre 7h et 9h. On le met à toutes les sauces, alors que l’on pourrait choisir un mot précis, comme  » célèbre  » ou  » connu « . On nous parle d’une  » loi fameuse « . Cela n’a pas de sens. J’ai aussi remarqué ces tics de langage :  » à signaler que  » ou  » à noter que « . Un journaliste va dire :  » à noter que l’invité de Nicolas Demorand sera François Bayrou.  » Vous imaginez les auditeurs de France Inter en train de noter sur un bout de papier le nom de l’invité de l’émission ? Il suffit de dire  » François Bayrou sera l’invité de Nicolas Demorand.  » Ces expressions sont autant de pollutions sonores. Elles se développent par capillarité. Les journalistes se copient et reproduisent tous ces tics. On a l’impression d’entendre la même bouillie sur toutes les antennes.

Le respect de la langue française relève-t-il d’une question de principe ou soulève-t-il d’autres problèmes ?

A Radio France, nous avons un cahier des charges qui nous conduit à respecter la langue française et à être les vecteurs du bien-parler. Cela fait partie de nos missions, de notre vocation. Il ne suffit pas de l’écrire dans une charte, il faut le respecter. Notre démarche est aussi professionnelle, journalistique. Choisir le bon mot, c’est respecter le sens d’un propos. Il y a par exemple un phénomène de contagion qui s’exerce quand on fréquente trop souvent un milieu précis auquel on va emprunter les tics de langage. Les journalistes sportifs disent maintenant  » coach  » au lieu d' » entraîneur  » parce qu’ils entendent les sportifs utiliser ce mot toute la journée. Les journalistes économiques ne parlent plus des  » emplois  » mais de  » l’emploi  » : telle mesure va  » créer de l’emploi « . A mes oreilles, ces deux expressions n’ont pas le même sens. En parlant de  » créer de l’emploi « , j’ai l’impression que l’on évoque une sorte de monolithe, de matière compacte déshumanisée.

L’utilisation répétée de termes inexacts révélerait donc certaines tendances de notre société…

Oui. Il y a par exemple cette manie d’utiliser le terme  » individu « . Nous sommes là aussi dans la déshumanisation. Ce tic vient de la presse locale où les journalistes recopient les termes employés dans les commissariats pour les faits divers. Par fatigue, ils ne cherchent pas le mot juste et reproduisent telles quelles les expressions de la main courante. La façon dont on parle de la mort en dit aussi beaucoup sur notre société. En remplaçant ce mot par celui de  » décès « , comme on l’entend de plus en plus, cela signifie que l’on ne veut plus regarder la mort en face. Alors, on ne la prononce plus. Le public n’est pas dupe de telles évolutions. Il sent, même implicitement, qu’il se passe quelque chose, qu’on ne lui parle plus de ce qu’il vit. C’est ainsi que naît le soupçon.

N’encourage-t-on pas la discrimination lorsque l’on précise qu’un criminel est  » d’origine maghrébine » (et jamais  » d’origine poitevine « ) ou que l’on regroupe sous le terme d' » islamiste  » des terroristes et de simples croyants ?

C’est certain. La question de la discrimination fut d’ailleurs l’une des raisons qui nous incitèrent à faire ce guide. Nous recevons beaucoup de remarques de l’extérieur pour souligner que telle ou telle expression peut blesser. On nous a fait remarquer que nous faisions des amalgames douteux. Beaucoup d’auditeurs se plaignent de la façon dont on parle d’eux. C’est l’une des missions de Jean-Luc Aplogan de veiller au respect de la diversité à l’antenne.

Comment les journalistes de Radio France ont-ils réagi à ce guide ?

Les premiers à avoir apprécié cette initiative sont les personnels qui travaillent en dehors de la rédaction : les producteurs et le personnel administratif. Chez les journalistes, il y a un peu plus de morgue, des réactions du genre :  » De quoi ils se mêlent « ,  » ils ne vont pas m’apprendre mon métier « ,  » ils tirent contre leur camp « . Or, être journaliste, ce n’est pas appartenir à un camp, c’est être au service des autres, s’intéresser à des choses fondamentales et réfléchir à notre façon de travailler. Il faut s’interroger sur une certaine forme de pensée unique diffusée par les médias, sur le fait que nous avons tendance à remplacer l’information par la communication. C’est difficile. Il y a un problème de manque de temps dans les rédactions pour engager des réflexions collectives. Je me dis que les derniers qui liront ce guide de la première à la dernière page, ce sont les journalistes. Nous avons pris l’habitude de recevoir des critiques de l’extérieur. La réaction alors était de nier leur légitimité en répondant  » laissez faire les professionnels « . Il faut maintenant que la profession s’habitue à plus d’autocritique, à prendre en compte les remarques venues de l’intérieur.

Florilège

Voici quelques clichés ou expressions impropres entendus à l’antenne et recensés dans le Micro-guide de Radio France à usage interne :

 » La maison dans lequel je suis né…  »

 » du haut de ses 1 mètre 80…  »

 » Monsieur X habite sur Paris  »

 » à quelques semaines des présidentielles…  »

 » Il utilise un espèce d’outil…  »

 » La chute du pétrole a fait un bond considérable…  »

 » Un pavé dans la mare qui fera couler beaucoup d’encre  »

 » C’est du festival de Cannes dont il va être question  »

 » Puteaux célèbre les un an du conseil municipal  »

 » Une grande dame de la chanson française  »

 » La plus belle avenue du monde  »

 » La réponse du berger à la bergère  »

 » Caracoler dans les sondages…  »

 » Au jour d’aujourd’hui  »

 » Les faits se sont avérés vrais  »

 » Et le Premier ministre de conclure…  »

 » Vous n’êtes pas sans savoir  »

 » Au final « 

(Entretien publié le 2 mars 2007 dans l’hebdomadaire Témoignage chrétien)