La grande BelezzaI

Sous l’écrasant soleil romain, la caméra virevolte autour de statues antiques, caresse des colonnes millénaires, et s’arrête face à un touriste japonais : il s’effondre, objectif en main, tandis que résonne dans une chapelle un chant a capella de Preisner. Dans ce prélude virtuose et cinglant, Paolo Sorrentino donne le ton de son dernier film, présenté à Cannes, La grande bellezza. Il y sera question d’art, de beauté, de Rome… et de décadence.

Pour nous entraîner dans cette promenade amère et désabusée, Paolo Sorrentino a choisi un guide de premier plan : Jep Gambardella, journaliste mondain, le roi des nuits romaines, superbement interprété par Toni Servillo. Au lendemain d’une somptueuse fête organisée pour ses 65 ans, errant dans la ville au petit matin, il réalise être passé à côté de sa vie. S’il continue à fréquenter ses amis noctambules et snobs, il porte désormais sur eux un regard distant et amusé. Comme sur sa ville, passée elle aussi sous l’emprise de valeurs décadentes : tourisme, pub, jeunisme.

Nous suivons Gambardella dans une succession de scènes grotesques et carnavalesques. Un chirurgien esthétique reçoit la nuit dans son palais pour faire des injections de botox à 700 euros, un vieil ami de Jep, patron d’un club de stip tease, lui présente le dernier spectacle de sa fille quadragénaire, une enfant de 10 ans fait contre son gré des performances en se roulant dans la peinture et rapporte des millions à ses parents, un cardinal dont on dit qu’il sera le prochain pape répète à l’envi des recettes de cuisine et s’enfuit dès qu’on lui parle de spiritualité… Jep a en revanche de longues discussions sans fard avec la directrice de son journal, une naine qui lui prépare des pâtes ou des minestrone sur un réchaud à gaz dans son bureau, et se déclare habituée à voir le monde « à hauteur d’enfant »…

On songe bien sûr à la Dolce Vita de Fellini en suivant les déambulations de ce journaliste noctambule élégant, entre mélancolie attendrissante et hallucinations angoissantes. Mais cette comparaison dessert le film, non seulement parce que Sorrentino n’a pas la maîtrise géniale et enlevée de Fellini, mais aussi parce que l’époque et le propos sont assez différents. Il est par exemple beaucoup question de création et d’art contemporain dans La grande bellezza. Et ces séquences-là sont fabuleuses de cruauté et de drôlerie, particulièrement lorsque Jep fait l’interview d’une artiste, Talia Concept, qui parle d’elle à la troisième personne et se définit comme « une vibration ». Jep assiste à une de ses performances : entièrement nue, une faucille et un marteau tatoués sur son sexe teint en rouge, elle court sur la ligne banche d’un tronçon de route, fonce tête la première contre une colonne en pierre, et se retourne ensanglantée vers le public assis dans l’herbe en lui disant : « je ne vous aime pas ».

Les dialogues, d’une acidité et d’un humour réjouissants, sont une des grandes réussites du film. « C’est du bon jazz, non ? » demande un personnage à un autre qui lui répond « non, le meilleur, c’est le jazz éthiopien » ; « en ce moment, je me sens pirandellienne » déclare une femme pour justifier sa nouvelle teinte de cheveux… Le fantastique affleure aussi, avec l’apparition d’animaux : une girafe qu’un magicien fait disparaître, une nuée de flamands roses qui font étape sur le balcon de Jep… Dans cette vie où tout lui semble dépourvu de profondeur et de sens – l’amour, les mots, l’amitié, l’art – Jep Gambardella développe une lucidité distante résumée en une déclaration à ses amis :

« Nous sommes tous au bord du gouffre. Le seul remède est de nous regarder en face, de nous tenir compagnie et de rire un peu. »

Dommage que ce film soit reparti bredouille de Cannes…

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19507481&cfilm=210804.htmlLa grande bellezza, de Paolo Sorrentino, avec Toni Servillo, Sabrina Ferilli, Carlo Verdone.

 

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Entouré d’un grand secret avant sa présentation à Cannes et guetté avec impatience depuis l’immense succès international d’Une séparation, son précédent film, Le passé, d’Asghar Farhadi, est à la hauteur de l’attente. A partir d’un scénario mélodramatique aux imbrications et rebondissements assez improbables, le réalisateur iranien a construit un film dont l’incroyable densité nous étreint tout au long des 2h20. Le passé tient d’abord par la force de ses personnages, au profil assez commun : un patron de pressing habitant un petit appartement parisien, une employée de pharmacie vivant dans un pavillon de banlieue, au bord des voies du RER, un Iranien dont on ne connaît guère le métier. Les décors, les gestes, les dialogues sont d’une sincérité touchantes.

La caméra d’Asghar Farhadi les sublime aussi bien par la poésie des plans que par la fluidité des enchaînements et la maîtrise des mouvements. Les personnages secondaires, des enfants pour la plupart, achèvent de donner une densité fascinante à cette histoire d’amour à la fois banale et hors du commun. Tous les détails sont travaillés avec exigence, à commencer par le jeu des acteurs qui ont répété pendant deux mois avant le tournage. Le film a obtenu à Cannes le prix d’interprétation féminine attribué à Bérénice Béjo. Une récompense discutable : Bérénice Béjo, si elle arrive à tenir ce rôle écrasant, est parfois un peu figée et son registre d’expressions n’est pas des plus riche. Tahar Rahim et Ali Mosaffa, eux, sont parfaits. Ce dernier aurait largement mérité un prix d’interprétation.

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19497833&cfilm=204198.htmlLe passé, d’Asghar Farhadi, avec Bérénice Béjo, Ali Mosaffa, Tahar Rahim.

(Chronique parue dans Les Lettres Françaises, Juin 2013)