Moustaki ressemble à ses chansons. Si l’amitié l’a autant inspiré, c’est qu’elle fait partie de son hygiène de vie. Il n’est pas rare de le voir, à Paris, dans le public d’une salle clairsemée, venu applaudir un ami musicien étranger de passage, ou une ancienne vedette d’après-guerre oubliée du public. S’il a autant chanté les femmes, c’est qu’elles ont tenu une place de choix dans son histoire, à commencer par la plus célèbre, Piaf, pour qui il écrivit Milord, en 1958, et avec qui il eut une liaison passionnée, alors qu’il était déjà marié et père d’une petite Pia de quatre ans. Voyageur, il l’est plus que tout autre, allant chanter du Brésil à Tokyo, de New York au Caire, parfait miroir de ses musiques où l’on croise bossa-nova et sirtaki. Voilà pour le Moustaki que l’on connaît, et qui revient régulièrement dans les portraits : amoureux, voyageur, indolent, hédoniste tranquille, comme l’un des derniers survivants de 68, apôtre du pouvoir des fleurs.

Avec son dernier album, Solitaire, le voici pourtant qui fait apparaître quelques nuances, jusque-là soigneusement préservées. Plus que jamais, le bon sens a du vrai : pour vivre heureux vivons cachés. Ce que cache Moustaki, c’est cette solitude qui ne le lâche pas, et dont il peut difficilement faire l’éloge à longueur de chansons. Cet état-là est difficile à partager sur scène. Il en a pourtant fait l’une de ses plus belles chansons, Ma solitude, offerte à Reggiani. Quand il voyage, quand il aime, quand il chante, quand il vit des moments de fête et de rire, Moustaki est seul. Et semble vouloir l’affirmer plus jamais, avec ce titre encore plus fort, et volontairement placé sur la pochette de l’album : Solitaire.

ANGOISSE ET PERPLEXITE

Celui qui apparaît comme le chanteur de la douceur de vivre, de la joie des communautés aimantes et résistantes, du soleil caressant et de la mer ouverte aux plus beaux songes, celui-là n’est en fait qu’intranquillité, angoisse et perplexité. La première des qualités de Moustaki, c’est sa lucidité : le monde qu’il chante est celui dont il rêve, l’exact contraire de celui où il vit. Et cette tristesse se devine entre les lignes. Une lucidité qu’il doit sans doute à ses nombreux périples, où la réalité sociale, en Égypte comme à São Paulo, est difficile à ignorer. Son premier métier, qui fut aussi sa première vocation, a été le journalisme. Avant la musique, ce sont les livres qui ont baigné l’enfance de Moustaki et ne l’ont plus lâché. Son père, Nessim, était libraire, ainsi que son beau-frère chez qui il partit vivre, à Paris, en 1951. C’est d’ailleurs dans la boutique de ce dernier qu’il rencontra pour la première fois Brassens, qu’il avait découvert et admiré sur scène aux trois Baudets. C’est là, entouré de ces livres – que Brassens lui aussi dévorait sans fin –, que Moustaki reçut les encouragements de son maître, à qui il avait montré quelques premières chansons.

CLICHE TENACE

Ces trois ingrédients ici rassemblés – passion des livres, influence de Piaf et Brassens, tous deux grands bosseurs – sont les bienvenus pour faire voler en éclat le vieux cliché ressassé sans cesse, celui de Moustaki le paresseux. À l’image de son vieil ami Henri Salvador qui fut victime de la même caricature, et à qui il dédie ce nouvel album (où l’on trouve une version de Donne du rhum à ton homme qu’ils chantaient tous deux il y a quelques décennies), Moustaki est un bourreau de travail. La seule île qu’il habite est en plein Paris, l’île Saint-louis. Notre poète méditerranéen aime les grandes villes, le bruit, la vitesse (il roule toujours à moto). À 74 ans, il s’entraîne plusieurs heures par semaine au ping-pong dans un club professionnel, et joue d’ailleurs à un haut niveau. Moustaki n’est pas un troubadour tranquille et détaché du monde. Il en partage la fébrilité et les tourments. Avec d’autant plus de gravité, sans doute, qu’il a grandi dans une sorte de petit paradis, cette Alexandrie cosmopolite de légende où les frontières n’étaient tracées que par des mots et servaient à rassembler et à découvrir plutôt qu’à diviser et à rejeter. Né Yussef (il prit le prénom de Georges en hommage à Brassens) Mustacchi à Alexandrie, il suivit des cours au lycée français, au milieu d’enfants juifs, chrétiens et musulmans. Ses parents étaient grecs mais parlaient italien à la maison (la légende veut que ce soit à cause d’une tante que tout le monde croyait sourde et muette jusqu’à ce qu’elle se mette miraculeusement à parler après avoir entendu de l’italien. Pour éviter de la faire retomber dans son mutisme, on parla alors italien à la maison…). Un paradis d’enfance qui semble s’éloigner chaque jour un peu plus, et le rapproche d’autant de cette condition qu’il a faite sienne : solitaire. Luc Chatel

Solitaire, Georges Moustaki, 1 CD, Odéon / Emi music.

(Article paru le 29 mai 2008 dans Témoignage chrétien)