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En Grande-Bretagne, même le destin a le sens de l’humour : peu après les funérailles de l’ancien Premier ministre Margaret Thatcher, la voici rappelée à notre mémoire par l’un de ses plus fervents opposants, Ken Loach. Dans son documentaire L’Esprit de 45, le réalisateur souligne en quelques séquences comment la « dame de fer » a réussi à ruiner en peu d’années les précieux acquis sociaux issus du premier gouvernement travailliste du pays, celui de 1945.

Winston Churchill s’était hissé au rang de figure historique pour son rôle joué dans la Seconde guerre mondiale, ce dernier va se faire battre aux élections de 1945. Et c’est Clement Atlee qui deviendra premier ministre. Le documentaire de Ken Loach raconte comment ce gouvernement mit en place des mesures qui transformèrent la vie de millions de personnes, souvent les plus démunies. Il s’attarde plus précisément sur Aneurin Bevan, ministre de la santé et de logement. Deux domaines qui vont connaître une véritable révolution.

C’est en effet sous son impulsion que seront créés le National Health Service, équivalent de notre Sécurité sociale, et le premier plan de construction de logements sociaux. Ken Loach jongle de façon virtuose et didactique avec des images d’archives et des témoignages de personnes, très jeunes à cette époque, qui livrent des souvenirs souvent très émouvants.

Le documentaire rappelle qu’une fois la guerre finie, les Anglais s’étaient retrouvés face à leurs problèmes quotidiens de chômage, de pauvreté, de santé. Ken Loach suggère que l’engouement pour le parti travailliste et ses projets de réformes sociales s’expliquait notamment par ce qu’avaient vécu les millions de soldats partis au front : le sentiment de pouvoir affronter les obstacles les plus rudes par la force du combat collectif. Ils avaient vaincu les nazis, il pourraient bien éradiquer chômage et pauvreté !

A regarder, sur ces images d’archives, Clement Atlee, ému et digne, faire son discours d’investiture au parlement, Churchill faire campagne au milieu de la foule, des syndicalistes haranguer les mineurs et les dockers debout sur leurs caisses en bois… on prend un peu plus conscience du fossé qui sépare cette classe politique « à l’ancienne » de l’actuelle, où tout contact physique avec le pays et ses habitants est désormais aboli, ainsi que la puissance du verbe.

Ken Loach, qui appelle à faire revivre cet « esprit de 45 », aurait pu aussi rappeler qu’Aneurin Bevan était un ancien mineur qui avait connu le chômage. Et que ces mesures sociales, et bien d’autres, telle la nationalisation des transports et des mines, ont eu lieu dans une période de grande crise économique et budgétaire. Toute ressemblance avec une situation existante…

https://www.youtube.com/watch?v=DBLByhfDKu8 L’esprit de 45, documentaire de Ken Loach, 94 minutes.

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Pour sa troisième édition, le Festival du cinéma chinois permettra de découvrir, du 13 mai au 19 juin, de nombreux films inédits en France. Parmi eux se trouve une pépite, qui fera l’ouverture, le 13 mai : Full circle. Autour d’une idée aussi simple qu’efficace – la fugue de pensionnaires d’une maison de retraite qui veulent participer à un jeu télévisé – Zhang Yang a réalisé un film magistral sur la vieillesse, et, en filigrane, sur son pays.

Dans une très courte séquence d’introduction, le réalisateur enchaîne des plans ultra-rapides et parfois crus qui montrent les pensionnaires dans certains de leurs gestes quotidiens. Comme s’il voulait évacuer d’emblée une réalité incontournable pour rendre l’histoire crédible, afin de mieux nous ouvrir les portes de ce conte sentimental et comique – comme s’ouvriront les immenses portes en bois de l’établissement. Alors que son ami Ge le rejoint dans la maison de retraite d’une petite ville, Zhou organise avec une dizaine de pensionnaires un spectacle pour concourir à un jeu télévisé. Pour le présenter, ils doivent aller dans la grande ville de Tianjin, en bord de mer. Mais leurs familles et la directrice refusent.

Zhou et Ge vont alors récupérer un vieux bus et organiser une fugue. Tout en maîtrisant le rythme et le suspense de cette folle aventure, Zhang Yang y déploie très habilement plusieurs récits. Notamment celui du lien familial rompu entre Ge et son fils, compensé par l’amitié de plus en plus forte qui le lie à Zhou. Autour d’eux, résonnent en écho les rapports compliqués des pensionnaires avec leurs enfants, et le plaisir qu’ils ont à vivre ensemble dans ce lieu, malgré la précarité matérielle et physique.

C’est une réflexion très fine que le réalisateur nous propose sur le dialogue entre ce que l’on reçoit et ce que l’on crée. A 80 ans, ces personnes âgées réalisent que leur famille, pour laquelle ils ont vécu et travaillé, les délaisse au moment crucial, au seuil de la mort. A l’image de Zhou – délaissé par sa fille – et de son terrible secret. Et c’est finalement dans leurs derniers jours qu’ils trouvent une communauté fraternelle et joyeuse, en partie bâtie sur l’inconnu. La relation naissante entre Zhou et une pensionnaire qui le prend pour son ancien mari est à cet égard d’une poésie remarquable.

Zhang Yang alterne avec brio les séquences hilarantes et émouvantes, jouées par des comédiens inoubliables. A travers ces portraits touchants de personnes âgées frondeuses et généreuses, le réalisateur – âgé de 46 ans – semble s’adresser à ses jeunes compatriotes, comme s’il leur lançait un message de prudence à l’encontre d’une fascination trop vive pour certaines valeurs faciles de leur temps.

 Full Circle, de Zhang Yang, 105 mn, avec Wu Tianming, Xu Huanshan, Yan Bingyan. Projection le 13 mai au Gaumont Marignan à Paris, pour l’ouverture du Festival du cinéma chinois, du 13 mai au 19 juin, dans plusieurs villes de France. http://www.festivalducinemachinois.com

(Chronique publiée dans Les Lettres Françaises, Mai 2013)