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 Le 3 octobre 1971, près de 100 000 personnes manifestaient à Paris pour dénoncer l’arrestation d’une jeune enseignante de l’Université de Californie à Los Angeles, Angela Davis. En tête du cortège, au bras de sa sœur Fania Davis, marchait Aragon. C’est une des scènes commentées par Angela Davis elle-même dans le documentaire de Shola Lynch, Free Angela and all political prisoners. Une scène qui rappelle la place centrale qu’a tenue la France dans le mouvement de mobilisation mondiale pour la libérer. Elle avait aussi reçu le soutien de Jean Genet, Jean-Paul Sartre et Jacques Prévert qui lui écrivit un poème (on peut en lire un extrait dans l’entretien qu’elle a donné à l’Express).

Le documentaire souligne à quel point l’Europe a compté dans sa formation intellectuelle, notamment son passage en Allemagne où elle fit la rencontre décisive de Marcuse et Adorno. S’il évoque aussi son séjour en France, le film ne mentionne pas l’importance qu’avait eu pour elle la découverte, en 1962, du climat de violence et d’oppression à l’égard des Algériens, qu’elle avait beaucoup fréquentés à St Germain des Prés.

La réalisatrice a choisi de se concentrer sur une période courte mais décisive, qui va de son renvoi de l’université en 1970 par le gouverneur de l’Etat de Californie, un certain Ronald Reagan, à sa libération en 1972. Renvoyée parce que sympathisante communiste, Angela Davis ne renia en rien ses convictions et les mit au service de multiples causes, à commencer par celle de trois prisonniers noirs de la prison de Soledad, qu’elle estimait condamnés à tort, « Les frères de Soledad ». En août 1970, le frère de l’un d’eux prit en otages un juge et des jurés, déclenchant une fusillade mortelle. Angela Davis, qui le connaissait, fut accusée de lui avoir fourni des armes. Dès lors, elle devint pour le FBI l’ennemi public numéro un et décida de se cacher.

Elle rappelle dans le documentaire l’extrême violence que subissaient les afro-américains. Lorsque l’un d’eux était assassiné, des juges utilisaient un qualificatif spécifique pour relaxer le meurtrier : « homicide justifié ». Angela Davis était alors persuadée qu’elle risquait d’être tuée à tout moment. Elle raconte en détail l’organisation de son éprouvante cavale… et le quasi soulagement d’avoir été rattrapée par le FBI dans son hôtel à New-York, pour enfin se défendre. L’on entend aussi longuement ses principaux soutiens de l’époque, à commencer par sa sœur Fania, qui ont été les maîtres d’oeuvre de la campagne de mobilisation.

Enfin, le film consacre une partie importante au déroulement du procès. Angela Davis rappelle notamment que si elle a été reconnue non-coupable, c’est en partie grâce au tournant féministe de sa défense : face au procureur qui l’accusait d’avoir agi par passion amoureuse pour l’un des frères de Soledad, elle réussit à sensibiliser les femmes du jury en rétorquant que c’était là une vision caricaturale typique d’une société machiste.

C’est bien ce qui fait la force d’Angela Davis, elle n’a jamais compartimenté ses convictions et ses combats : communisme, féminisme, lutte contre la ségrégation raciale, contre la maltraitance en prison, pour l’égalité des droits des homosexuels. Et au sein de chacune de ces familles, elle n’a jamais renoncé à son libre arbitre, à dénoncer certaines dérives : machisme d’organisations noires, centralisme d’organisations communistes, apolitisme de certaines féministes, etc.

Si l’on se plonge sans retenue dans ce moment clé de l’histoire contemporaine, portés par de nombreuses images d’archive, on regrette cependant que le documentaire ait été un peu trop « journalistique », factuel. Il ne souligne sans doute pas assez la fascinante complexité de la pensée d’Angela Davis, la réduisant un peu trop à cette image d’activiste black. Restent ses livres, dont certains demandent encore à être traduits en français tel Blues legacies and black feminism, une étude comparée des parcours de trois chanteuses de blues : Billie Holiday, Bessie Smith et Gertrude « Ma » Rainey.

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19484117&cfilm=209896.html Free Angela and all political prisonners, documentaire de Shola Lynch, 1h37.

 

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L’Afrique est au cœur du parcours de Pierre Rabhi, auquel un documentaire est consacré : Pierre Rabhi, au nom de la terre. Depuis plusieurs décennies, ce paysan installé en Ardèche parcourt la France et le monde pour donner des conférences et diffuser son savoir. Il est en effet un des pionniers de l’agriculture biologique et s’est beaucoup investi en Afrique depuis plus de trente ans. Il lie ce savoir à la dénonciation d’un capitalisme fou, destructeur des ressources naturelles. Ce film nous apprend que trois semaines avant d’être assassiné, le président du Burkina Faso Thomas Sankara avait décidé de le nommer ministre du Développement durable.

Aujourd’hui, le Burkina Faso est devenu l’un des principaux utilisateurs d’OGM… C’est un portrait touchant qu’a filmé la réalisatrice Marie-Dominique Dhelsing, qui rappelle à la fois le destin personnel atypique de Pierre Rabhi et son implication dans d’innombrables projets. Il manque cependant un peu de profondeur et de poésie – certaines séquences semblent sorties d’un journal régional de France 3 – , dimensions fondatrices dans le parcours de cet agriculteur singulier.

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19478638&cfilm=218250.html Pierre Rabhi, au nom de la terre, documentaire de Marie-Dominique Dhelsing, 1h38 minutes.

(Chronique parue dans Les Lettres Françaises, avril 2013)