levy Un étrange climat régnait dans les locaux de Radio de la communauté juive (RCJ) ce jeudi 16 octobre. Comme une grâce. La cause : une émission spéciale d’une heure trente consacrée à la mémoire de Benny Lévy. Le philosophe est décédé la veille au matin, à 58 ans. Au micro, les témoignages se succèdent, guidés par la voix de Shlomo Malka qui le connaissait depuis plus de vingt ans et animait avec lui depuis un an une émission mensuelle :  » L’autre rive « . Tout un symbole pour celui qui dut fuir son Egypte natale en 1956 à l’âge de onze ans, au moment de la crise de Suez.

Réfugié en France, Benny Lévy entre à l’Ecole normale supérieure. Il crée la Gauche prolétarienne, sous le pseudo de Pierre Victor, avec Serge July et Alain Geismar, participe à la fondation du quotidien Libération et devient secrétaire particulier de Sartre jusqu’à la mort de ce dernier. En 1978, Benny Lévy découvre Lévinas, passe quelques années à Strasbourg dans une yéshiva (école talmudique).

En 1995, il s’installe à Jérusalem où il crée une antenne de l’université Paris VII. Son retour à la religion juive, dans la branche la plus traditionaliste qui plus est, lui attire beaucoup d’inimitiés. On le dit fanatique, extrémiste. Le conseil d’administration de Paris VII décide de fermer son institut en 1997. D’anciens militants maoïstes lui sont restés fidèles : les éditions Verdier le publient régulièrement. Il venait d’y créer une nouvelle collection dont le premier titre, de sa plume, sortira le 6 novembre : Être juif, études lévinassiennes.

En 2000, il crée l’Institut d’études lévinassiennes à Jérusalem.  » On ne trouva alors aucun intellectuel pour accepter d’être correspondant de l’institut en France. Il était comme pestiféré « , se souvient Gilles Hanus qui prit cette charge à son compte. Ancien étudiant en lettres dans les années quatre-vingt, Gilles Hanus découvre Benny Lévy en cours de philo. Leurs chemins ne se quitteront plus.  » Il a changé ma vie : je ne supportais pas la philo, je ne suis pas juif, et me voilà aujourd’hui prof de philo et secrétaire de rédaction des Cahiers d’études lévinassiennes « . Le fait de choisir, comme proche collaborateur, un simple  » fils de Noé  » suffit à démontrer l’absence de fanatisme chez Benny Lévy.  » L’institut est devenu l’un des rares endroits en Israël où peuvent se retrouver religieux et laïcs, témoigne Gilles Hanus. Tous les mercredis, les séminaires de Benny faisaient salle comble. On pouvait voir côte à côte dans le public des religieux extrémistes et des laïcs de gauche.  »

Un constat repris sur l’antenne de RCJ par deux voix, sincères et émouvantes, qui se sont unies pendant près d’une heure pour rendre un très bel hommage : Bernard Henri-Lévy et Alain Finkielkraut. Ils ont été les uniques soutiens français de Benny Lévy à la création de son institut, et sont entrés avec lui dans un dialogue qu’ils définissent tous deux comme radical, intransigeant, violent parfois, jamais fanatique.  » Il y a quelques mois, rapporte BHL, on a eu une discussion sur l’identité juive. On n’était pas d’accord, on a failli se disputer. Ce qui l’énervait, ce n’était pas mon opinion, c’était la faiblesse de mes arguments. Il m’a dit : “Travaille, réfléchis, argumente et on en reparlera”. Il avait une impatience face à l’approximation. Ce qui le rendait fou, c’était la lâcheté et la paresse.  » Finkielkraut :  » Il faut lutter contre cette formule stupide qu’on entend souvent pour résumer son parcours : “de Mao à Moïse”. Le lien entre les deux périodes fortes de sa vie, c’est l’idée selon laquelle “on ne vit pas pour vivre”. Sa vie était constamment vouée à quelque chose d’autre qu’elle même. Il avait une volonté éperdue que tout ait du sens.  »

(sur ce sujet, lire aussi : « Benny Lévy : apprenez à penser par vous-mêmes »)

(article paru le 23 octobre 2003 dans l’hebdomadaire Témoignage chrétien)